Jean-Marie (fin)

J’entends la porte qui se referme sur lui. Je termine de préparer le repas, et nous nous installons avec Damien pour manger.

Il est silencieux, contraire à son habitude. Je ne parle pas non plus.

Il brise le silence d’un « t’es vraiment con des fois » auquel je ne sais rien répondre. Il a raison. Comme souvent. Comme toujours.

Dans ma tête tout défile, une sorte de calcul des +/- se fait presque par automatisme. Force est de constater que les – m’incombent presque exclusivement.

  • « tu crois que je devrais aller le rejoindre? »
  • « à ton avis? »

Je ne prends pas la peine de m’équiper d’un parapluie, et file vers Oberkampf sous la pluie qui n’a pas encore cessé.

J’hésite à l’appeler en chemin, pour m’assurer qu’il est bien rentré chez lui. Et ma tendance à tout remettre au destin m’en empêche. S’il est là, ça sera un signe. S’il ne l’est pas, ça en sera un autre.

Quand il m’ouvre la porte, je n’ose même pas le regarder. Mes yeux se portent sur son torse nu, entre admiration de sa musculature et honte de le regarder dans les yeux.

  • « Entre… tu es trempé! »
  • « je suis désolé… » je bredouille plus que je n’articule

Jean-Marie me propose de me changer, il pars vers la chambre chercher un t-shirt sec et une serviette. J’attends dans le couloir. Depuis l’autre pièce il m’indique de le rejoindre. J’obtempère et en entrant dans la chambre, mon regard se pose sur le lit, les draps encore froissés de nous. Je me déshabille, et lui s’approche avec la serviette pour m’essuyer.

Nous n’avons pas échangé plus de mots. Il n’y en a pas. Ses mains parcourent mon corps, ma tête, mes cheveux. Je ne bouge pas, je reste debout face à lui. Comme s’il retirait mes défauts.

Il glisse derrière moi pour m’essuyer le dos. Ses mouvements s’arrêtent et je sens ses lèvres venir se coller dans ma nuque, ses bras m’enlacent… m’embrasse… littéralement. Mes mains viennent se poser contre ses hanches, et je l’attire pour le sentir tout contre moi. Sa bouche quitte mon cou pour venir murmurer à mon oreille un « prends moi » qui me fait réagir immédiatement.

 

Nos corps épuisés restent collés l’un à l’autre. Sa tête sur moi, je sens son souffle ralentir, il s’endort. Je suis bien. Trop bien…

Je réalise qu’il est idéal. Sa culture, son humour, son physique…  Trop idéal…

Cela fait plusieurs mois que nous ne sommes plus ensemble avec Damien. Notre cohabitation se passe à merveille et l’équilibre acquis au fil des semaines confirme que la décision de se séparer était la bonne.

Je comprends que Jean-Marie est celui qui viendra tout bouleverser. Il est la charnière, la bascule, le changement. Chaque seconde qui passe désormais avec lui dans mes bras me rapproche d’un futur qui défile sous mes yeux. Vouloir passer du temps avec lui. Être de plus en plus absent dans le quotidien de Damien. S’installer ensemble. Perdre Damien…

Je me défais avec une douceur infinie de son emprise, me rhabille et me penche vers Jean-Marie pour l’embrasser.

Il ouvre les yeux, me souri. Il est d’une beauté encore plus incroyable. Je ne le sais pas encore mais ma mémoire enregistre cette image.

La dernière de lui.

 

Jean-Marie

DCF 1.0

Je suis tombé sur son profil au hasard d’une recherche sans critère. Sa photo a arrêté mon regard, et je ne sais combien de fois je m’y suis attardé. Sans doute au bout de la vingtième, je me décidais à lui parler. Je ne voulais pas commencer la discussion par un banal « salut ». La photo de son profil le met plus qu’en valeur, elle reflète ce qu’il est.

Jean-Marie est beau.

Pas mignon, charmant ou séduisant. Non, simplement, désespérément, éperdument beau. Une beauté universelle, de celle dont personne ne peut dire qu’il n’y trouve aucun charme. Il l’est naturellement (et donc avec encore plus de force) sans jouer les apollons, sans en prendre vraiment conscience, sans en profiter.

De ce postulat, je l’imaginais aisément courtisé de toutes parts. Le nombre de mecs qui devaient essayer de lui parler, de le rencontrer me semblait incalculable, et je me sentais comme investi d’une mission : celle d’attirer son attention parmi le flot de messages quotidiens qu’il devait recevoir.

Dans le texte accompagnant son profil, il citait ses deux films préférés : Le Mépris, et Happy Together.

Je cherchais sur la toile des informations sur Happy Together. J’avais vu ce film un soir qu’il était diffusé sur Arte, et si j’en gardais un excellent souvenir, je n’en retenais rien de précis. Je découvrais ainsi qu’un autre film porte ce titre. J’ouvrais donc le dialogue en lui demandant s’il parlait de la version de Wong Kar Wai ou bien de celle de Mel Damski.

J’attendais plusieurs jours avant d’avoir une réponse. Il ne se connectait que rarement.

Quand enfin je vis dans la liste des messages en attente son pseudo, je lu sa réponse avec une avidité certaine.

Nous entamions donc un dialogue basé d’abord sur le cinéma. Puis de fil en aiguille, nous palabrions de notre quotidien, des aspirations de chacun.

Un jour, je me lançais, et lui proposais de se rencontrer. Il m’expliquait qu’il partait pour la Belgique, où il ferait un périple entre Anvers et Bruxelles.

De mon souvenir bruxellois avec Sébastien (texte à venir), je lui proposais de se retrouver à la terrasse du Grand Café.

Ma proposition le fit sourire (du moins c’est ainsi que je le perçu dans ses messages), et il me proposait, à son retour, une rencontre parisienne avant que de se retrouver si loin.

Le temps prit son temps, et je n’avais plus de nouvelles de Jean-Marie depuis quelques semaines.

Prenant mon courage à deux mains (pour la seconde fois), je lui envoie un mail, lui demandant de m’en dire un peu plus sur son quotidien.

Sa réponse me revient rapidement. Il m’y explique qu’en mon silence, il voyait une distance de ma part, un choix délibéré de ne plus le contacter, et qu’il est heureux de me lire.

La sensation éprouvée doit être à peu près la même que celle ressentie le jour où votre téléphone sonne, et que Brad Pitt vous explique qu’il vous cherche désespérément depuis longtemps, qu’il ne sait comment vous le dire, et qu’il espère profondément que vous lui accorderiez au moins quelques minutes pour qu’il puisse vous exprimer ce qu’il aime en vous…

Je lui propose en réponse de ne pas attendre plus longtemps, et de profiter de l’occasion pour se rencontrer le soir même.

Il n’est pas disponible, un engagement ailleurs…

Ma fierté en prend un coup. En quelques secondes, je passe d’un état de grâce au coup de blues, « encore un mytho » est la première réflexion qui me vient à l’esprit. De ceux qui vous laissent à penser qu’ils veulent vous rencontrer, et qui s’évanouissent dès que l’opportunité est à portée de main.

Je décide de ne pas me laisser abattre, et sors dans le Marais, histoire de me divertir un peu, et d’y trouver de quoi occuper ma nuit… Au petit matin, dans la « bleusaille » des aubes automnales, je quitte l’appartement de celui dont le prénom déjà disparaît de ma mémoire, il deviendra un « PlanQ N°174 » dans mon carnet de bal.

Mon portable vibre. Un SMS de Jean-Marie : « trop tôt pour te proposer un petit déjeuner ? ».

J’hésite un moment (très peu en fait), et lui réponds que je me charge des viennoiseries, lui de s’occuper du café.

Il me fait parvenir son adresse et son digicode par SMS. Je n’ai toujours pas entendu sa voix.

Je passe chez moi me doucher. Damien me voit arriver, et dans son habitude me lance :

  • « Alors, c’était bien cette nuit ? »
  • « Heu, ben je ne sais plus trop… » je lui réponds en me déshabillant
  • « Tu ressors ? »
  • « Oui, j’ai rendez-vous pour un petit déjeuner »
  • « Ca va, t’as pas l’impression de les enchaîner ? »

Je ne réponds pas, et fais couler la douche pour y trouver une excuse valable pour ne pas avoir entendu. Je sais qu’il a raison. Comme toujours.

J’arrive devant la porte de Jean-Marie. Pas de sonnette, je frappe. Une, peut-être deux minutes s’écoulent. Personne, pas un pas, pas un bruit. Je décide de rebrousser chemin, sans attendre plus longtemps. Alors que j’attends l’ascenseur, la porte s’ouvre. Les angles ne me permettent pas de le voir, mais je l’entends :

  • « Jean-Philippe ? »

Sa voix est grave, le timbre posé. Certains craquent sur les pieds, d’autres sur les yeux. Moi ce sont les voix. Et il est rare de trouver celle qui me fait frissonner. La sienne fait apparaître sur ma peau une chair de poule.

Je quitte la porte de l’ascenseur pour me diriger vers la sienne. Il est là, dans l’entrebâillement. La lumière venant dans son dos détache sa silhouette. Il ne m’en faut pas plus pour comprendre qu’il est au-delà de ce que j’imaginais.

Non pas que je considère que les beaux doivent aller avec les beaux, les moches avec les moches. Juste que d’un point de vue objectif, les associations sont finalement rares, et qu’il faut se rendre à l’évidence que certaines personnes sont en mesure, par leur beauté, de choisir celle qui leur convient le plus. Et je suis à des années lumières de correspondre ne serait-ce qu’à sa silhouette. A ce moment précis, je réalise que la seule chose chaude que je tiendrais entre mes mains sera le café…

Nous nous installons sur son balcon, aménagé en terrasse de fortune, une table et deux chaises de jardin. Le cadre est on ne peut plus simple, presque vide.

Nous parlons peu, nos regards souvent se portent vers les toits accessibles d’un battement de cils. Le moment est doux. Comme déjà naturel. Je suis intimidé par sa présence. Moi qui cherche à toujours me maîtriser, je suis désemparé. Chaque fois qu’il me souri, j’ai envie de passer ma vie à ses côtés. Chaque fois qu’il me regarde, j’ai l’impression d’être nu.

  • « Tu veux faire quoi cet après-midi ? »
  • « Un sieste ? »

J’ai répondu sans même réfléchir. Ma nuit a été courte, la fatigue est présente. A cela se mêle mon envie d’être contre lui, de me blottir dans ses bras visiblement musclés.

Deux heures que je suis là, et déjà je lui propose de passer à la chambre. Il n’a pas l’air surpris.

C’est moi qui l’est, quand il se lève, et me tend la main.

Il n’a eu aucun signe, jusqu’à cette main tendue, pour me montrer son intérêt. Je ne sais pas avant cela si je lui plais.

Allongés sur son lit, nous sommes étendus nus l’un contre l’autre. Peu de mots, beaucoup de caresses. Les baisers occupent nos bouches muettes.

Depuis le salon parviennent les mélodies de Barbara.

Les volets usés laissent filtrer une lumière douce et chaude comme celle d’un soir d’été.

Jamais situation n’a été plus belle, plus tendre, plus parfaite, plus sensuelle.

Jamais je ne suis tombé aussi vite en amour.

Nous sommes tous les deux allongés sur le flanc, tout près l’un de l’autre. Son souffle se mélange au mien. Nous ne parlons pas. Seuls nos yeux brisent le silence, exprimant ce que nos mains découvrent. Je sens sa peau. Je découvre sa douceur. Lui m’observe. Il passe au crible de ses yeux noirs chaque parcelle de mon anatomie.

Je reste offert à son regard, qui ne porte à aucun moment les signes d’un quelconque dégoût. Ses mains suivent le parcours de ses yeux. Ces derniers, comme des éclaireurs, ouvrent le chemin. A l’approche des zones plus intimes, ils viennent se plonger dans les miens, y chercher une approbation. Longtemps, il s’attarde sur mon tatouage. Il en dessine les contours du bout de l’index, le caresse comme pour le remplir de son odeur. Il y porte sa bouche, provoquant des soubresauts incontrôlables.

Pendant les heures que durent ces échanges silencieux, le temps ne compte plus. Seuls les fins de CD sont des indicateurs. Jean-Marie se lève alors, disparaît dans le salon, me laissant seul sur le lit défait, soudain comme frigorifié en son absence éphémère.

Puis il revient, et son exploration reprend exactement là où il l’avait laissée.

Nous nous endormons collés l’un à l’autre. Un quart d’heure, une heure peut-être. A mon réveil, j’ai l’impression d’être là depuis des jours. De connaître cet inconnu. D’avoir avec lui des souvenirs. Un été. Une vie.

Il s’éveille aussi, et tout dans nos actes laisse à penser que nous sommes un dimanche matin normal, celui d’une longue lignée qui nous uni depuis longtemps.

Nous profitons des derniers rais de soleil pour nous balader dans le bas Montmartre. Une journée spéciale portes ouvertes des ateliers du quartier. La plupart des expositions se trouvent être dans les appartements des artistes. Nous visitons leur intimité. Nous y découvrons leurs œuvres, mêlées aux photos de soirées, de leurs livres de chevet, de leurs souvenirs entassés. Jamais je n’ai vécu cette expérience de pénétrer chez des gens totalement inconnus. Ils nous offrent des cafés, des cocktails, nous parlent de leur travail. Jean-Marie et moi nous avançons vers eux d’un même élan. L’intimité de la chambre semble nous suivre désormais, unissant nos deux corps dans leurs mouvements.

Il me propose de rester dîner. Pendant qu’il cuisine, je reste dans le salon. Je découvre l’espace. Je m’y inscris. J’imagine ma vie dans ses lieux. Je visualise mes objets parmi les siens. Mes tableaux accrochés ici ou là, mes livres disposés dans son étagère. J’en compte plusieurs en commun.

Nous dînons en tête à tête. Parlons des ateliers visités, des gens rencontrés. Puis nous abordons cette rencontre qui nous étonne par son évidence.

Tout comme moi, il a du mal à réaliser que seulement quelques heures nous unissent. L’impression de connaître l’autre se heurte à la réalité de l’horloge à balancier posée sur une des étagères. Son tic tac cadence les pauses dans notre discussion. Avec lui, je découvre que j’aime les silences.

Soudain ce que je crains le plus se produit. L’Angoisse me saisi.

J’ai ce mal qui me ronge en permanence. Chaque fois qu’une histoire se passe bien, qu’une relation semble prendre une tournure agréable, je suis pétrifié.

Sorte de système d’autodéfense, mon corps exprime un mal-être latent. Je ne peux plus parler, mes idées partent dans un défilement accéléré. Je me tétanise, mes muscles se raidissent. Autant de signes avant-coureurs qui ne se calment que d’une seule manière : la fuite.

Alors qu’il allait me proposer de passer la nuit chez lui, je regarde Jean-Marie changer le disque.

  • « Il faut que je rentre chez moi »
  • « Pourquoi, tu as quelque chose à faire ? »
  • « Non, mais je préfère rentrer »
  • « On se revoit quand ? »
  • « Je ne sais pas… » les tremblements qui commencent, les jambes qui flageolent, la vision qui se brouille, Elle arrive, je La sens « appelle moi cette semaine ! »

Je suis dehors. Dans la rue Oberkampf, les gens passent, sortant des nombreux bars de ce quartier. Je lève la tête en sortant de son immeuble. Jean-Marie est à sa fenêtre, accoudé au balcon, m’adressant un léger signe de la main. Je lui réponds d’un sourire que j’espère il peut voir de sa hauteur.

L’air est doux, l’agitation ne me gêne pas. Mon cœur retrouve son rythme. Mes muscles se détendent. Comme pour m’excuser de mon départ précipité, je lui envoie un texto :

« Merci pour cette parenthèse enchantée. Envie de te revoir très vite. ».

L’accusé de réception me parvient. Pas sa réponse.

De retour chez moi, je m’empresse de brancher la radio. Jean-Marie est journaliste, et sa chronique doit passer. Damien s’étonne de mon envie soudaine. Quand il entend la voix de celui que je viens de quitter, il comprend.

Ayant raté le début de son intervention, je suis sur le site de la dite radio, pour y trouver un enregistrement. Au détour d’un clic, je trouve son mail professionnel, et ne résiste pas à lui adresser un message que je sais qu’il n’aura que le lendemain en arrivant à son bureau.

Le lundi matin, la réponse ne se fait pas attendre. Il m’y explique qu’il a passé un très bon dimanche, et qu’il aimerait m’inviter à se revoir le mardi soir, à la Maison de la Radio, pour un concert dont il me cache l’artiste volontairement.

Nous nous retrouvons dans la file d’attente au rendez-vous donné. Ma curiosité m’a poussé à chercher sur le net de qui il pouvait s’agir. Art Mengo.

Je ne connaissais de lui que les quelques succès qu’on a tous entendu. La mer n’existe pas. Parler d’amour. Les parfums de sa vie. Ultra Marine. J’assiste donc aux côtés de Jean-Marie, dans cette salle idéale pour un concert intimiste, au tour de chant d’un chanteur dont je découvre des titres et à l’univers bien loin de ce que connaît le « grand public ».

Dans l’un de ses mails, Jean-Marie avait signé d’un « Je passerai la main ».

(Tu peux écouter la chanson ici si tu veux)

Lorsque la chanson éponyme commence, il glisse sa main dans la mienne, la serrant un peu, comme pour concentrer mon attention sur les mots. Une sorte de déclaration muette, prononcée par un autre, mais qui me touche au-delà du dicible. Pendant tout le temps que dure la chanson, Jean-Marie reste le regard fixe sur la scène, sa main toujours dans la mienne. Quand les mots « je t’aime au delà des usages » sont répétés, sa main se fait plus présente dans la mienne. Ce n’est que pendant les applaudissements marquant la fin du morceau qu’il se tourne vers moi. Son regard est doux, voire intimidé. Il valide dans le mien que le message est bien passé.

Le concert terminé, nous rentrons à son domicile. Sur le chemin, nous passons devant une Maison des Jeunes et de la Musique. Sur l’un des murs, en énormes lettres rouges, est peint l’acronyme des lieux : M.J.M.

Je me tourne vers lui :

  • « Tu as préparé ton coup ! Histoire de me faire passer devant ce mur, et que j’assimile l’info subliminale » il me regarde un peu étonné, puis à mon sourire comprend l’astuce et la reprend :
  • « Aime J.M…. c’est un ordre ! »

La nuit sera de la même douceur que le premier dimanche. Nos envies sont en accord, nos pensées pour l’autre identiques. Nos corps s’emmêlent.

La relation s’installe avec précautions. Nous n’avançons pas plus vite qu’il ne le faut. Chacun a eu son lot, et aucun n’a envie de précipitation.

Par son activité, Jean-Marie est amené à faire des astreintes de nuit. La deuxième semaine de notre rencontre, il est dans ce contexte. La journée est donc programmée pour un repos mérité, après avoir commencé à travailler dès quatre heures le matin.

Le lundi, il m’appelle vers 15 heures. J’en déduis son rythme, et décide d’aller chez lui le mardi. Il me manque. Trois jours que je ne l’ai pas vu, j’ai envie de lui.

Je suis dans son quartier dès 14 heures, et m’installe dans un bar, mon i-book comme compagnon dans une attente qui me paraît interminable. J’attends son appel avec une impatience indescriptible. J’ai hâte de le voir surpris de me trouver à côté de chez lui. Mais vers 16 heures, toujours pas de nouvelles. Je l’appelle, histoire de provoquer la rencontre attendue :

  • « Je te réveille ? »
  • « Oui, il est quelle heure ? »
  • « Quatre heure »
  • « T’es où ? »
  • « En bas de chez toi. Je monte ? »
  • « Non, je préfère pas »

Je comprends que mon idée n’était pas bonne, et que la surprise tombe à l’eau. Je rentre bredouille chez moi. J’y trouve un mail de lui, qui me propose de se voir le lendemain. Le besoin de l’autre est partagé.

Le lendemain, même bar, même impatience. Il ne sait pas trop à quelle heure il va se réveiller, mais m’assure qu’à 15 heures, il m’accueillera. A 15h30, je n’ai pas de nouvelle. Je lui envoi un sms, dont l’accusé me parvient. Il est donc réveillé, ou du moins, son portable est allumé. Las d’attendre, je décide de rentrer chez moi.

Je marche alors, énervé d’être rester à l’attendre en vain, deux jours de suite. Il m’appelle. Je ne réponds pas.

Son appel dans le vide doit l’inquiéter. Il me laisse plusieurs messages, m’envoi un mail.

La pluie s’abat en trombes sur Paris. Je me change les idées devant les fourneaux. La porte sonne. Je préfère ne pas ouvrir. Damien s’en charge.

Jean-Marie est là. Détrempé par une traversée de la moitié de la ville à pieds. Il ne dit pas un mot. Il pose sur le meuble de l’entrée des feuilles qu’il voulait me remettre, me regarde, toujours silencieux. Je ne sais pas quoi dire. Je suis profondément ému par cet homme beau comme un dieu, dégoulinant sur mon parquet, les yeux tremblants. Il m’aime, j’en suis sûr. Pourtant, je suis incapable de lui exprimer. Je reste dans ma cuisine, sans parler, lui tournant le dos. Lui tourne les talons et claque la porte.

Commence alors à s’installer dans mon ventre un pincement, qui se transforme rapidement en coups violents. Je suis assez con et orgueilleux pour laisser partir l’homme idéal, simplement parce qu’il n’a pas honoré un rendez-vous.

DCF 1.0

 

 

Jérôme S.

Son corps allongé semble sans vie. De temps à autre, de manière régulière, son buste se lève, presque imperceptiblement. Dernier signe visible de la différence du sommeil et de la mort.

Je suis allongé à quelques centimètres de lui. Assez proche pour sentir l’odeur de sa peau. Assez loin pour voir une partie de son corps dépassant de la couverture à carreaux.

La pièce porte encore dans ses effluves les stigmates de nos ébats. Il me semble percevoir nos deux sueurs mêlées aux senteurs de tabac et d’alcool, vestiges de cette soirée au début inhabituel, dans cette fin qui ne l’est pas moins.

Par le jeu des connaissances, je me suis retrouvé chez lui. Un premier verre au bar, avec Pierre-Yves, un ami du boulot. Une douce drague, de celles dont on sait qu’elles ne servent qu’à stimuler les fantasmes, sans aboutir à quoique ce soit.

Un appel sur son portable, il a oublié une soirée. Dans l’état d’avancement de la fausse relation qui voulait s’installer, il ne veut pas me laisser. Encouragé par les premières doses d’alcool, il me propose de m’associer à sa soirée. D’abord réticent, par timidité plus que par courtoisie pour l’homme qui partage ma vie et qui m’attend déjà depuis des heures à la maison, je cède finalement avec facilité.

L’imprévu aura toujours plus de charme que la fidélité.

Nous arrivons, quartier Barbès. Trois étages, une double porte, une sonnerie, des pas – nombreux – dans l’appartement.

La porte s’ouvre, et mon cœur éclate.

Il est là. Jérôme est son nom, je ne sais plus le mien. Nous entrons, je flotte.

L’alcool fait son office. Il s’immisce en moi, rend mes gestes plus lents, mes paroles plus faciles, mes envies plus fortes.

Le grand nombre de pas entendus derrière la porte trouve sa justification. Jérôme a trois enfants. David, Baptiste et Paul.

Nous passons directement à table, Pierre-Yves et moi justifiant d’un retard hors norme pour être excusé. Pourtant Jérôme ne nous en fait pas de reproche.

Entre l’éducation qu’il a dû recevoir et le fait qu’il soit peut-être lui aussi tombé sous mon charme, je préfère la deuxième hypothèse.

Le temps passe, trop vite évidemment. Une heure du matin, Baptiste et Paul vont se coucher. Paul me regarde au moment où il m’embrasse :

  • « Tu seras là demain ? »

Pierre-Yves a remarqué que la situation n’est plus celle du début de soirée. La configuration a changé, et ses charmes ne font plus effet. La discussion se fait désormais sous forme de dialogue, nous unissant seuls, Jérôme et moi.

A l’écart, il décide de rejoindre David, parti jouer dans une autre pièce, sur la console familiale.

Pour la première fois, nous sommes seuls. La taille de l’appartement me permet de croire que nous le sommes totalement.

Son ameublement ne comportant pas de canapé, nous nous installons sur le tapis du salon. Assis d’abord, nous nous retrouvons allongés, comme si cette position s’impose d’elle-même.

Nous parlons encore, quand nos regards changent. Une étape est franchie. Il n’est plus question d’évaluation, de séduction. Ses yeux passent sur tous les traits de mon visage. Moi, je ne vois que ses yeux. J’essaie de deviner ce qu’il voit à ce moment précis. Mon nez ? Ma bouche ?

Il s’approche, tendu sur ses coudes, ses yeux cherchant au plus profond de moi l’accord. Comme par réflexe, sans même y réfléchir, je lance :

  • « Je suis avec quelqu’un… », il recule
  • « Ça fait longtemps ? »
  • « Deux ans », il recule encore
  • « Fallait bien que quelque chose cloche, c’était pas normal que tout aille aussi bien ! », il sourit

Son regard a changé. Il me regarde toujours, mais un soupçon de regret et de dépit en voile l’éclat qu’il l’instant d’avant.

Il sourit toujours, nous ne parlons plus.

  • « Tant, pis, c’est pas grave ! » dit-il en s’avançant à nouveau.

Je fais de même, j’oublie tout. Damien, Pierre-Yves, ses enfants.

Nous nous embrassons. A ce moment je réalise que depuis qu’il a ouvert la porte, je n’attend que ce moment.

Pierre-Yves entre dans la pièce :

  • « Ne vous arrêtez pas pour moi, je dois partir de toute façon ! »

Je comprends alors que le moment de partir est arrivé pour moi aussi. Je tente un mouvement de recul, pour me relever. Jérôme pose sa main sur mon bras :

  • « Tu restes ? »

Sans hésiter, j’acquiesce. Pas un doute, pas un remords. Pas même une pensée pour Damien.

Jérôme raccompagne Pierre-Yves à la porte. Je reste seul sur le tapis. Allongé sur le dos. Je suis bien. Je repasse le film de la soirée dans ma tête. La question de Paul quant à mon éventuelle présence le lendemain prend tout son sens.

Jérôme s’approche. A quatre pattes, il se positionne à l’inverse au dessus de moi, et m’embrasse à nouveau.

L’instant me paraît magique. Je suis détendu, offert à lui. Il le sent et s’aventure plus loin.

Sa bouche descend sur mon torse. La position me donnant le loisir de frôler le sien avec mon visage. Il se redresse, et se défait de son t-shirt. Il reprend la position initiale, et ma bouche peut désormais découvrir la peau de son corps. Il a un tatouage sur le pectoral gauche. Un cheval rupestre.

Nos gestes ne sont pas calculés, ils semblent naturels. Nos mains ne cherchent pas, elles se positionnent comme par instinct. Lui prend les initiatives, et moi, je le suis, coordonnant mes attentions sur ces dernières.

Rapidement, nous sommes nus. L’action s’accélère. Sans dire un mot, nous nous entendons. J’embrasse son dos, ses reins, ses fesses. L’action n’est pas réfléchie, elle est comme le reste : simple et naturelle.

Au moment crucial, il se cambre, mettant son corps dans une position favorisant la pleine jouissance de mon corps en lui.

A ce moment précis, je comprends que je suis tombé amoureux de lui. En un instant, un regard. Il devient l’évidence, l’Autre. Celui que chacun cherche.

Je comprends aussi que lui ne l’est pas. Il est un professionnel de la séduction, un technicien de l’attraction.

Ses mots, Ses gestes et ses regards de ce soir, tout ce qui me semblait pur me reviennent en mémoire. Chaque action menée par lui n’a eu qu’un seul et unique but : cet instant.

Une distance invisible mais immense vient de naître. Le paradoxe de la réalité et du fantasme se matérialise dans cette situation. Nos corps unis physiquement se retrouvent confrontés à nos sentiments l’un pour l’autre.

Il est pour moi le Seul, l’Unique. Je suis pour lui un parmi tant d’autres.

Je ne veux plus bouger, je veux rester en lui, le sentir contre moi encore et encore. Sa peau est la plus douce, son dos le plus parfait.

Quatre heures du matin. Pas un bruit dehors. Je glisse sur le côté. Je regarde son visage. Je veux en connaître par cœur chaque bosse et chaque creux. Que les traits qui le dessinent soient inscrits dans ma mémoire, ne jamais les oublier.

Lui ouvre les yeux et me surprend à le dévisager. Mes yeux me trahissent. Il comprend, et me sourit.

Dans un geste d’une tendresse infinie, il essuie une larme qui coule sur ma joue, je ne savais même pas que j’étais triste.

La pâleur du jour naissant parvient des fenêtres sans rideaux. Avec l’aube la réalité revient. Il est six heures du matin. Les rues sont désertes. Dutronc avait tort, Paris ne s’éveille plus à cinq heures.

Je monte dans le premier taxi, et traverse la capitale pour retrouver le lit conjugal.

Je pénètre dans notre appartement en tentant d’être le plus discret possible. Les effets de l’alcool se sont dissipés. Mes pensées sont claires, laissant le goût amer de ce que je viens de faire à Damien. De ce que je viens de Nous faire.

Lorsque je me glisse dans sous les draps, il ne se réveille pas. Mais comme par réflexe, sentant mon corps près du sien, il m’enlace.

Le sommeil me prend, effaçant par la même la tristesse de ce moment trop tendre que je ne mérite pas.

 

Par l’entremise de Pierre-Yves, Jérôme récupère mon numéro de portable. Une époque où l’objet en question était plus souvent au fond du sac que posé devant nous. Il m’a laissé un message.

Il m’a appelé. Il a envie de me voir. Il m’embrasse.

Je revois Jérôme dans la semaine qui s’en suit. Il me demande de passer le week-end avec lui. Je suis désappointé face à sa requête. Il sait mon indisponibilité. Et pourtant je n’arrive pas à refuser. Mon envie d’être avec lui la plus forte.

 

Le lendemain, j’explique à Damien que je dois aller chez mes parents, en Normandie. Il ne les a jamais encore rencontrés, et lorsque je m’y rends, c’est à chaque fois seul.

Le soir même, je pars, mon sac sur le dos. Arrivé devant la porte de Jérôme, je prends conscience de la démesure que prennent les choses. Je n’ai jamais raconté un tel mensonge. J’hésite un instant avant de sonner. Je sais qu’il n’est pas trop tard, je peux encore faire demi-tour, et me rendre en Normandie, ou encore rentrer à la maison et expliquer à Damien que j’ai changé d’avis. En plein doute, Jérôme arrive derrière moi les bras chargé de sacs.

  • « Je suis désolé, t’es déjà là. Je suis passé au magasin pour faire quelques courses pour ce week-end. Y’a longtemps que tu attends ? »

Son visage irradie. Je peux y lire la joie réelle qu’il ressent par ma présence.

  • « Non, ne t’inquiète pas, je viens juste d’arriver. Donne moi un de tes sacs, je vais t’aider ».

A aucun moment, je ne pense à Damien. Jérôme est prévenant, attentionné. Il me regarde évoluer dans son espace, vivre dans son quotidien, participer à une partie de sa vie. Plusieurs fois je réalise qu’il me guette. Nos regards s’embrassent alors dans l’espace qui nous sépare, pour mieux nous offrir une intimité, pas toujours évidente quand autours de nous s’ébattent trois enfants.

Comme si j’avais toujours été là, ils m’adoptent. Paul, le plus jeune, passe son temps à me réclamer de l’attention, un genou, une main, un baiser. David, l’aîné, aime à me montrer son incroyable capacité intellectuelle. Il disserte comme un adulte, se pose comme un post adolescent, fier quand je le regarde interloqué par ses réactions déjà si matures, pour un garçon de dix sept ans.

Seul Baptiste, le cadet, est circonspect. Je comprends par lui que je ne suis pas le premier à entrer dans leurs vies. Les distances qu’il garde à mon égard m’informent du cercle de vie des « amitiés particulières » de son père.

Je le suppose déjà blessé par la disparition d’un amant, auquel il se sera attaché, avant qu’il ne soit noyé dans les remous amoureux de la vie de Jérôme.

Au petit matin du dimanche, je suis avec Jérôme, nos corps encore emmêlés l’un à l’autre. La porte de la chambre s’entrouvre. Paul passe sa tête, et nous voit ainsi. La situation est sans équivoque, même pour ses sept ans.

Quand j’ouvre les yeux, je le vois fermer doucement la porte. Jérôme dort encore profondément, et je me lève, avec l’envie de petit déjeuner avec eux.

Paul est le premier levé. Ses frères dorment encore. Nous sommes tous les deux dans la cuisine, moi cherchant les bols dans ces placards qui ne me sont pas familiers.

  • « Tu as dormi avec mon papa ? »
  • « Oui, tu l’as bien vu tout à l’heure, non ? »
  • « Mais vous avez dormi toute la nuit ensemble ? »

Je ne saisi pas immédiatement l’insistance de sa question.

  • « Oui, toute la nuit, pourquoi ? »
  • « Mais t’es amoureux de mon papa ? »

L’appartement silencieux, l’intimité de la cuisine, son jeune âge, je pèse le contexte avant de répondre ce que je n’aurais pas avoué dans d’autres circonstances.

  • « Oui, je suis amoureux de lui »

Baptiste vient rompre ce moment que je n’aurais pas voulu voir durer plus longtemps. Il est en charge de la préparation du café. Charge très récente si j’en juge sa façon de le préparer. Jérôme doit faire mine de dormir, attendant le signal que la tâche est accomplie.

Dans la cafetière, la couleur est plus proche d’un thé léger que d’un café noir. Jérôme porte la tasse à sa bouche, et avalant une gorgée, s’exclame avec force mimiques :

  • « Hum, il est encore meilleur que celui de la dernière fois, t’es un chef fiston »

La fierté s’inscrit en lettres de feu dans les yeux de Baptiste. Il est tellement content d’avoir fait plaisir à son père que même quand je bois son café à mon tour, il ne me semble pas si mauvais.

Regardant la pendule, je constate qu’il est déjà l’heure que je me prépare à rentrer chez moi. Damien me croit en Normandie, et si je veux être logique, il me faut rentrer dans les heures habituelles.

Alors que je réunis mes vêtements éparpillés dans la chambre, Jérôme me rejoint. Il se positionne derrière moi, il me serre fort contre lui. Si fort que sans mot dire, je comprends ce qu’il ne veut pas dire. Il n’est plus ce tombeur de la première fois. Il s’est fragilisé, mis en danger, et réalise que ce week-end un peu à part n’est qu’une marque évidente de la difficulté qui nous attends.

  • « J’ai pas envie que tu partes » Il est toujours dans mon dos, se protégeant de mon regard.
  • « Crois moi, je n’en ai pas plus envie non plus »
  • « Alors reste »
  • « Et Damien ? Je l’appelle pour lui dire que je ne rentre pas ce soir ? »
  • « Non, tu l’appelles pour lui dire que tu ne rentres plus jamais… »

En le disant, il me serre un peu plus fort. Je suffoque presque, sans savoir si mon asphyxie est due à son étreinte ou à la déclaration qu’il m’offre.

La situation devient trop tendue pour moi. Je ne peux pas répondre. Je ne peux pas réfléchir. Une seule envie : fuir. Je me dégage de ses bras, ferme mon sac en faisant attention de ne pas croiser son regard. Je me retourne enfin et lui lance :

  • « Paul m’a questionné sur toi et moi. Il ne comprenait pas que deux hommes puisse être… puissent dormir ensemble » le mot a failli m’échapper.
  • « Tu lui as dit quoi ? »
  • « Que rien n’est plus normal que deux personnes qui ont de l’affection dorment ensemble. Il semble avoir compris, mais tu devrais en parler avec lui. »
  • « J’ai déjà essayé, mais il était encore loin de tout ça. J’attendais d’avoir un exemple concret pour lui expliquer. Il a déjà compris que des mecs dorment ici. Mais maintenant, je peux lui expliquer que deux hommes puissent être amoureux. »

Il ne lâche pas cette phrase innocemment, et son regard en dit long. Il attend de moi un retour, un mot, quelque chose qui le rassure sur mes sentiments.

  • « Il n’a pas eu l’air choqué quand je lui ai dit être amoureux de toi »

Un sourire sur ses lèvres comme pour acquiescer. Il a reçu mon message comme j’ai reçu le sien.

Je passe par la cuisine pour embrasser ses enfants avant de partir.

  • « Tu seras là dans quinze jours quand on revient ? »
  • « On verra Paul, je ne sais pas encore, c’est loin dans quinze jours »

Dans le métro, je repense à ce week-end. Aux moments partagés avec cette famille un peu particulière à laquelle j’ai appartenu pendant quelques heures. Plus les stations défilent, plus je comprends que j’ai envie d’en faire partie.

Voir grandir Paul, épauler Baptiste, disserter avec David… aimer Jérôme…

 

Être et paraître…

Je pense que tout remonte à la primaire. Cette période qu’il faudrait pouvoir rayer d’un coup de « Blanco » dans sa mémoire.

Cette phase tellement géniale où tu n’es rien, juste une boule de graisse trimballée de gauche à droite entre moqueries et lazzis. Simplement parce que tu es toi. Juste toi.

La notion du corps n’est pas encore sexuée. En revanche elle est déjà le reflet de soi aux yeux des autres.

Grand, mince et élancé: tu es sportif, actif, dynamique

Petit, grassouillet, timide: tu es la bête à abattre.

Reste la parole, les mots, la seule défense. Les notes ne suffisent pas. Pire, être le premier de la classe ne fait qu’accentuer l’animosité. Je me suis fait fort de rester second dès que je l’ai compris. Heureusement il y avait cette fille, Claire, qui elle n’avait pas compris que sa quête de perfection la desservait dans ce microcosme social. Je la laissais passer devant (elle était ma voisine de table, au premier rang, je copiais pour donner des réponses différentes d’elle, m’assurant ainsi une moins bonne note).

Ainsi nait la répartie. Quand tu découvres que les mots blessent plus que les coups que tu reçois. Que leur seule arme est au bout de leurs deux bras, quand seule ta bouche peut les amocher bien plus encore.

Mais ça ne suffit pas. La Défense reste passive. Au final, tu découvres que les attaques viennent uniquement parce que tu n’es pas ce qu’ils attendent que tu sois. Tu es toi, grave erreur. Devient ce qu’ils veulent. La meilleure défense n’est pas l’attaque. C’est de donner ce que les autres attendent.

Tu joues aux Barbies, tu regardes des séries mièvres, tu n’es jamais aussi heureux que quand tu t’évades en lisant un livre. Soit. Eux ne veulent pas ça.

Tu joues au football, tu parles de Goldorak, tu passes ton temps libre à ne rien faire en trainant avec tes « potes ». Mens. Et délecte toi de voir leur esprit rasséréné de ne pas agresser la différence.

Et la chose s’installe.

Tu n’es plus jamais vraiment toi. Tu juges, estimes, évalues, et enregistres ce que untel ou untel attend de toi.

Qu’ils soient d’un milieu huppé, chiche, cultivé, fan de bowling, tu te fonds dans la masse. Ta place « juste derrière Claire » t’a permis d’avoir une culture générale qui te sauve de toutes les situations.

Tu parles de Proust, tu juges Guibert, tu t’extasies sur Ingres.

Tu rigoles des Ch’tits à Mykonos, tu a un avis sur Ninja Warrior, tu dénigres Céline Dion.

C’est un exercice tellement quotidien qu’il est inscrit en toi. Tu ne réfléchis pas. Ton cerveau pousse les bons boutons au bon moment.

Alors parfois, oui, tu croises des gens avec qui tu es toi, l’espace d’un instant, ça t’échappe, tu prends la confiance et l’attention se relâche.

La primaire revient, tu es « vraiment VRAIMENT bizarre », « pathologique » et très vite tu réalises que ce moment de relâchement n’est pas salutaire.

Les coups ne pleuvent plus. Du moins pas les coups physiques. La force des mots, encore et toujours. La crainte de ne plus être celui que les autres attendent, et donc leur disparition inéluctable, est plus forte.

Hasard du shuffle, dans les enceintes au moment où j’écris ces lignes passe une chanson de François Raoult – L’Ombre de moi-même, qui conclu parfaitement ce billet:

Qui serais-tu, si je n’étais pas celui que tu crois, si j’étais moins que ça, si je n’étais que moi?

 

De la Loi Personnelle…

Je me rappelle encore très nettement du jour où la loi Taubira permettant l’ouverture au mariage à tous les couples a été adoptée.

Je me souviens aussi de l’attente imposée pour un validation par le Président de la République, puis celle du Conseil Constitutionnel.
Je suis un républicain (comme ce mot devient maintenant gênant à écrire à cause de LR…), de ceux qui ont une confiance aveugle dans la loi, son application et son respect.
Alors quand le Conseil Constitutionnel et le Président valident, c’est un peu comme si Papa et Maman donnaient tous les deux leur aval.
Hier soir se tenait une Pride Nocturne à Paris. Organisée par le mouvement Nuit Debout, le but inavoué était une sorte de récupération des LGBT qui ne dit pas son nom, mais finalement les gay, lesbiennes et consorts travaillent et sont donc tout aussi impactés par cette loi travail dont on nous rabache les oreilles.
Sous couvert de manifester pour les droits de tous, une revendication m’a interpellé:
Le mariage reste impossible pour certains couples dont l’un des deux est un ressortissant étranger.
D’abord dubitatif, j’a cherché la vérité de cette annonce. Et là, j’ai réalisé que dans mon euphorie de mai 2013, je suis passé à côté d’une circulaire à la loi Taubira.
Une liste exhaustive de 11 pays est disponible:
Pologne, Maroc, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Serbie, Kosovo, Slovénie, Tunisie, Algérie, Laos et Cambodge
Il s’avère que les pays cités sont exclus, dans le cadre d’accords bilatéraux visant à protéger leur propres lois interdisant l’union de même sexe.
J’avoue ma surprise de ne pas y trouver l’Iran ou l’Arabie Saoudite où là, c’est carrément la peine de mort qui est encore applicable pour les Homosexuels. Quitte à être logiques…
Au fur et à mesure que je découvre cette information, je me retrouve dans une ignorance d’une chose importante, tout comme encore aujourd’hui nombreux sont ceux qui ignorent (par exemple) que les gays ne peuvent faire don de leur sang.
Bon, OK, il n’aurait s’agit que de la Corée du Nord, je pense que l’impact de l’information n’aurait pas généré l’envie d’écrire ici. Parce que bon, avouons le, les ressortissants Nord Coréens en France, homos, en couple, qui veulent se marier… on doit pouvoir les compter sur le moignon d’un lépreux de Bangalore.
Mais l’Algérie? La Tunisie? Le Maroc!!! D’un seul coup, les probabilités explosent.
Et elles n’ont pas tardé à exploser. Dans la foulée du 17 mai, Dominique et Mohammed, un couple Franco-Marocain, ont déposé en mairie leur dossier de mariage. Dossier enregistré et validé par l’Officier d’État Civil (comment aurait-il pu savoir ce particularisme?)
Deux jours avant leur union planifiée en septembre, le parquet de Chambéry a notifié une opposition (je n’imagine même pas dans quel état on peut être quand tout est prêt, organisé, payé même et que quelqu’un décide que non, samedi tu n’iras pas à la mairie avec ton conjoint et vos familles).
Depuis 3 ans donc, le sujet est en suspend, l’Etat ayant renvoyé la question auprès de la Justice.
Sauf que entre temps, Dominique et Mohammed ont porté l’affaire aux tribunaux. Ont remporté le jugement en première instance. Le Parquet a fait appel. Ils ont également remporté l’appel.
Au final, c’est le Ministère Public qui a porté jusqu’en cassation le dossier. Simplement parce que cette union devenait importante au niveau des relations internationales préservées dans la circulaire originelle.
L’étonnement est à son comble. Jusqu’à ce qu’au fil des lectures, je me rappelle qu’en France, avant 2013, un mariage célébré à l’étranger entre personne du même sexe n’était pas reconnu sur le territoire. Ces 11 pays sont dans cette position.
La cassation a été remportée par Dominique et Mohammed. Au final, leur mariage peut devenir une jurisprudence sur laquelle d’autre s’appuieront, faisant fi de l’ordre public international.
L’égalité est en marche.
PS: pour les plus courageux, cet article, avec un regard purement juridique, pose des questions intéressantes en élargissant le débat sur la position juridique de la France en la matière.

de l’axe…

J’ai toujours su jouer sur la communication.

Je n’ai jamais révélé à une seule personne l’entièreté de mes pensées, de mes doutes, de mes envies, de mes vraies aspirations dans la vie.

J’ai réparti. Éparpillé. Ventilé.

Souvent je me suis amusé en imaginant que lors de l’apéro post funérailles (parce que oui, il y en aura un, je ne serais pas qui je suis si les gens que j’aime ne buvaient jusqu’à la lie le jour de mon enterrement), chacun collerait les morceaux. Il découvriraient alors un fil, une logique. Des points numérotés comme ceux qu’on reliait quand on était enfants.

Je n’ai pas la volonté d’être mystérieux, ou que sais-je. Juste que je n’ai jamais eu confiance. Trop en dire c’est se révéler. Tout dire c’est se mettre à nu. Alors concentrer l’entièreté sur une seule personne, le risque est disproportionné.

J’ai mes amis. Les purs, les vrais, les fidèles, les indéfectibles. Les 4 Fantastiques. A eux quatre ils sauraient peindre le plus proche des portraits.

D’autre sont arrivés depuis, ils font leur place, s’installent, découvrent. Je les aime comme ils m’aiment. Un peu, beaucoup, passionnément…

Avec nos travers et nos qualités. L’occasion d’éparpiller un peu plus aussi sans doute.

Des bribes lachées qui restent… ou pas. Qu’ils retiennent… ou pas. Une compilation, Un puzzle.

Je ne suis pas un 9000 pièces.

Je suis un 40 pièces. Simple, avec de grosses ficelles faciles à relier pour qui a envie, le temps, la volonté de le faire.

Sauf que les 40 pièces ne sont pas, jamais, dans la même boite.

Nous sommes tous multi-facettes. Multi-personnalités. Nous avançons sur un échiquier où les jeux ne sont jamais faits, à peine avons nous le temps de comprendre ce qu’attend celui en face de nous pour avancer le pion attendu.

Qu’on se trompe et tout s’écroule. Un fou, une reine, voire un roi quand l’autre n’attendait qu’un pion et la partie est terminée.

Alors je range ma boite.

Jérôme

J’ai rencontré Jérôme à 17 ans chez ma meilleure amie de l’époque, Hélène. Elle organisait une fête chez elle, pour ses 18 ans.

Comme il est de coutume dans ces cas là, on essaie de réunir le plus de connaissances possible, et c’est ce qu’elle fit.

Dans l’assemblée, des amis à elle, des amis de son frère (plus âgé), des amis de sa mère (forcément encore plus âgée).

L’ambiance est à la fête, l’alcool, les pétards, tout est réuni pour que chacun se sente à l’aise. C’est dans ce contexte que je croise Jérôme la première fois.

Nous avons alors deux points communs : nous sommes les deux plus jeunes de l’assemblée, et tous les deux des dignes représentants de ce qu’on appelle aujourd’hui la « junk food ». Bref, largement au-dessus de la courbe de poids normale des adolescents de nos âges.

Petits, jeunes (pour ne pas dire boutonneux) et gros… aucune chance qu’une des filles de la soirée ne nous remarque. Je n’en ai remarqué aucune de mon côté.

Nous nous rapprochons donc avec Jérôme et commençons à nous trouver d’autres affinités. La soirée passe, les verres s’enfilent, et les glaçons ne sont plus assez nombreux pour tout le monde. Les voisins les plus proches, invités aussi à la soirée, sont conviés à faire un tour dans leurs réserves, épuisées rapidement elles aussi.

Je me propose d’aller en chercher chez moi, domicilié un peu plus loin. Jérôme se joint à moi dans cette excursion qui ne devrait pas prendre plus d’une demi-heure.

Nous prenons un raccourci, par les champs (les charmes de la campagne), et nous retrouvons derrière l’abris du terrain de tennis municipal.

Jérôme me demande de faire une pause. L’alcool et les cigarettes (il n’en faut pas beaucoup quand on a seize ans) lui tournent la tête. Nous nous installons au milieu des hautes herbes.

Sans que je ne m’en rappelle assez nettement pour l’exprimer ici (mêmes causes, mêmes effets), nous avons dévié sur les sujets du sexe.

  • « T’as déjà sucé un mec ? » me demande Jérôme
  • « Ben non, et toi ? » je lui répond un peu interloqué par une question aussi directe.
  • « Moi, oui, aux scouts, l’année dernière ! »
  • « L’année dernière ?! Mais t’avais à peine quatorze ans ! »
  • « Et alors ? Ça te gêne ? Tu veux que je te suce ? »

Je reste muet par son audace. J’ai deux ans de plus que lui, mais j’ai l’impression d’être un jouvenceau à l’écouter. Il a une sorte de défiance dans le regard, semblant vouloir me retrancher dans mes à priori.

  • « Je… heu, je ne sais pas… ici ? »

Il ne prend pas la peine de me répondre, et prenant mon hésitation pour un accord, il dégrafe mon jean.

Je me souviendrais toujours de la sensation de mon sexe dans sa bouche.

A sa façon de faire, je comprends vite qu’il ne mentait pas. Il a effectivement l’air de savoir y faire.

Sur le chemin du retour, il m’explique que sa sœur est à la soirée, et qu’elle connaît la plupart des gens présents. Je ne dois en aucun cas faire allusion à ce qui vient de se passer.

Forcément, en ayant mis une heure pour une course qui ne devait pas prendre plus de la moitié de ce temps, nous sommes remarqués à notre retour.

  • « Ben les voilà ! Vous en avez mis du temps pour des glaçons, vous vous êtes enculés dans les broussailles ou quoi ? » lance un des mecs en me voyant entrer dans le salon.
  • « Non, on s’est juste sucés derrière le terrain de tennis »

Je n’ai pas pu m’empêcher de lui répondre. Jérôme me lance un regard noir, avant de réaliser que tous rient de ma répartie.

 

Je ne devais le revoir que deux ans plus tard.

Je suis à l’armée, en Allemagne, et les week-end de permission sont rares.

Hélène m’invite à fêter ses vingt ans. Pas besoin de préciser que j’accepte avec la forte présomption d’y retrouver Jérôme

Je n’ai eu aucun rapport sexuel depuis lui, et il reste le premier de mes fantasmes quand je me retrouve seul dans ma chambre…

A mon arrivée, je fais le tour des personnes déjà présentes. Pas de Jérôme

Au bout d’une heure d’attente, je me dirige vers Hélène pour lui demander s’il est prévu qu’il vienne.

  • « Non, il ne peut pas, il est parti en vacances avec sa copine dans le Sud »

Je ne sais pas ce qui aura le plus gâché ma soirée. Qu’il ne vienne pas. Ou qu’il ait une copine.

 

Lors d’une permission suivante, je vais faire un tour dans un bar de ma ville, dont le tenancier est réputé pour être homo. Du coup, sans qu’il ne s’agisse d’un bar gay, la plupart des mecs de la région qui font partie des « honteuses » viennent y faire un saut, chiche à faire plusieurs dizaine de kilomètres pour ne boire qu’une bière (plus chère qu’ailleurs).

Il s’appelle Pierre, et depuis la toute première fois où je suis entré dans son bar, il a eu un faible pour moi. Sauf que jusqu’alors, j’étais mineur. Plus maintenant.

Il se fait un plaisir de m’offrir des verres, de s’occuper de moi, de me présenter aux habitués.

Quelques temps après mon arrivée, Jérôme entre dans le bar. Il est accompagné de deux filles. Il me reconnaît immédiatement, et se dirige vers moi pour me saluer, un large sourire sur les lèvres.

  • « Dis donc, ça fait super longtemps qu’on ne s’est pas vus ! Ca remonte à quand la dernière fois ? »
  • « Aux dix-huit ans d’Hélène, je crois… ». Bien sûr que je m’en rappelle…
  • « Ah, oui, je m’en souviens… on a été chercher des glaçons ! »

Il ne peut pas s’empêcher de me faire un clin d’œil en le disant, alors que sa copine reste collée à son aisselle !

  • « Tu bois un verre avec nous ? »
  • « Volontiers » je lui réponds avec l’air le plus faux cul dont je suis capable.

Jérôme a un peu grandi, il ne s’est pas affiné, et a toujours des kilos superflus. Mais il reste séduisant. Plus encore que dans mon souvenir.

 

A plusieurs reprises il me lance des allusions. Au début gêné, je réalise que je suis le seul à les comprendre. Les deux filles sont trop occupées à discuter entre elles pour saisir ce qui se trame.

La soirée avance, et Karine, la copine de Jérôme, nous propose d’aller tous chez elle. Ses parents absents ont laissé le bar accessible.

Sur place, je découvre une maison immense. Son père est constructeur de piscines et de terrains de sports.

Comme des filles de seize ans, elles ne peuvent se rendre aux toilettes que par deux. Je me retrouve seul avec Jérôme dans le salon démesuré.

  • « Ça te dirait qu’on le refasse ? »

Je le sentais tourner autour depuis un moment, et, comme pressé par le peu de temps que nous avons en tête à tête, il prend les devants, avec toujours autant d’assurance.

  • « Pourquoi pas… un de ces jours… » j’essaie d’être le plus distant possible dans le ton
  • « Non, ce soir ! »
  • « Sûrement pas ici ! On est chez les parents de ta copine ! »
  • « Je sais. Mais si t’en as vraiment envie, tu trouveras bien un moyen ».

Je n’ai pas le temps de lui répondre. Les deux filles sont de retour.

Nous buvons plusieurs verres. Je trouve Karine plus intéressante qu’au début de la soirée. Sa copine tente deux ou trois fois de se rapprocher de moi. Je lui fais comprendre qu’elle ne m’intéresse pas, en ne la regardant jamais, et en prenant grand soin de ne jamais lui adresser la parole.

Mon regard, par le plus grand des hasards, se pose sur une commode, couverte d’éléphants.

  • « C’est ta mère qui les collectionne ? » je lui demande en désignant les bibelots de la tête.
  • « Non, c’est moi, j’adore les éléphants ! » me répond Karine.

Et là, le déclic !

  • « J’en ai chez moi, et mes parents veulent s’en débarrasser, si tu veux, je te les donne »
  • « Oh, oui, ce serait sympa. T’as qu’à me les apporter la prochaine fois ! »
  • « Ben, non, mieux vaut que j’aille les chercher maintenant. Ils sont en plein déménagement (ce qui est vrai), et ils vont sûrement les balancer (ce qui est archi faux) »

Jérôme a compris que l’occasion attendue se présente, et en profite pour ajouter :

  • « Oui, on n’a qu’à y aller maintenant »

Il est déjà debout à la fin de sa phrase, son blouson à la main.

Karine n’a pas le temps d’intervenir que nous sommes déjà dans la voiture.

 

Chez moi, personne. Je savais mes parents de sortie. Nous montons directement dans ma chambre, et sans perdre plus de temps, laissons libre cours à notre excitation, montée en puissance au fur et à mesure de la soirée.

 

Les éléphants finiront deux heures plus tard sur la commode de Karine.

Aujourd’hui encore, ma mère me demande parfois si je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. C’était un cadeau d’un couple d’amis revenus d’un voyage en Afrique. Elle y tenait beaucoup.

 

A la fin de mon armée, je retrouve mes parents suite à leur déménagement à Perpignan. Ça fait deux ans que je bosse dans une boîte de manutention en complément de mes études. L’objet de mon travail est simple : nettoyer des cagettes en plastique ayant servi à transporter des fruits et légumes.

Je mets du cœur à l’ouvrage. Et mon enthousiasme n’a pas manqué d’être repéré. On me donne plus de diversité dans les tâches (bref, je passe du nettoyage manuel à la conduite de chariots élévateurs).

La société en question doit ouvrir une succursale en région parisienne, aux abords de Rungis. Les autres employés sont mariés, ou farouchement immobiles. On me propose donc de mener l’aventure d’une ouverture. J’y suis promu « chef » le temps d’installer les locaux, et de former le nouveau personnel.

Mon meilleur ami de l’époque, également salarié de cette société, est désigné responsable, et nous voilà partis pour la traversée de la France.

Je dois rester deux mois, le temps d’asseoir les choses.

 

Le premier mois se passe bien. Je cohabite avec mon ami et sa copine. Les soirées sont toutes plus délirantes les unes que les autres. Et puis, bien vite, le travail pose problème.

La fameuse copine jalouse mon poste. Elle se veut calife à la place du calife. Je me retrouve simple employé, et elle chef.

De là, l’ambiance générale se dégrade à vitesse grand V.

J’ai de plus en plus de mal à supporter ses excès d’ego au travail, et le soir venu, elle ne sait pas faire la part des choses, et m’ordonne encore.

Je suis leur larbin, en charge de m’occuper de leur appartement, en contrepartie de leurs largesses. Ils m’hébergent, et bien que je verse une contribution au loyer, ils me font sentir que ce n’est pas assez. Donc, je fais les courses, la cuisine, le ménage, le repassage, la vaisselle. Elle ne fait plus rien, lui non plus. Je dors sur un petit matelas de transat installé et désinstallé tous les jours dans le salon. Ils ne se privent pas de faire des commentaires sur moi en ma présence. Comme quoi je deviens gênant, trop souvent là. Je comprends que leur intimité est mise à rude épreuve, et décide de m’évader un peu.

 

L’occasion du baptême de mon filleul me permet d’aller faire un tour en Normandie. Mes parents montent de Perpignan pour la fête, et j’y retrouve presque toute ma famille.

Leur première réaction en me voyant et un regard étonné :

  • « Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as perdu combien de kilos ? »

Je ne me pèse plus depuis plus d’un mois, mais j’ai bien remarqué dans le miroir que mes joues se sont creusées.

Je ne mange pratiquement plus. Les moments à table avec « eux » me sont insupportables.

Je suis entré sans m’en rendre compte dans une dépression latente. Ils me mènent la vie un peu plus dure chaque jour, et je me laisse descendre dans un abîme en forme de cercle vicieux.

Le boulot est très physique, et les dépenses énergétiques à l’avenant. Aussi, en moins de deux mois, j’ai perdu plus de 15 kilos kilos.

Le plus dur est le regard de ma mère. Elle comprend que je ne suis pas bien, et toutes mes explications et justifications ne parviennent pas à la rassurer.

 

L’avant-veille du baptême, je me décide à aller boire un verre dans ce bar fréquenté dans mon adolescence, celui tenu par Pierre.

Quand il me voit arriver, son accueil est à la hauteur de la joie qu’il éprouve.

Il me complimente sur mon physique, et, pour la première fois, il m’explique que mes kilos perdus sont un bienfait pour ma silhouette.

C’est là qu’il me parle de Jérôme, et que j’organise l’entrevue le lendemain.

 

Le lendemain, Jérôme passe la porte.

 

Je suis installé au comptoir, juste en face de l’entrée, dos à la porte, il ne peut pas me rater.

Nos regards se croisent. Trois années ont passé depuis notre dernière entrevue, et le temps a fait des merveilles sur lui.

Tout comme moi, il a perdu pas mal de poids, et son visage a mûri.

Ses yeux d’un bleu perçant sont mis en valeur par ses cheveux noir d’encre. Il est plus beau que jamais, et je n’arrive pas à détacher mon regard de lui.

Il est seul, et quand après quelques minutes d’hésitation, il me reconnait.

  • « Si je m’attendais à te trouver ici ! »
  • «  Je suis juste de passage pour le week-end, il y avait peu de chance que je te croise ! »
  • « Tu veux boire un verre avec moi ? »

Pour tout réponse, je me lève, et le suis à une table.

 

Lui a déménagé sur Paris depuis deux ans. Il est en colocation avec un ancien camarade d’école, Michael, dans le onzième arrondissement.

Je lui explique un peu ma situation, et lui me propose de passer quand je le souhaite des soirées sur Paris. Il m’explique qu’en deux ans, il a eu l’occasion de découvrir pas mal de choses « à tous points de vue » se sent-il obligé d’ajouter, comme pour m’expliquer que son évolution sexuelle est en plein essor.

 

Vers minuit, nous quittons le bar. Pierre me regarde partir :

  • « Soyez prudents… et pas que sur la route… »

J’ai une voiture à disposition, et l’envie de revoir la maison de mon enfance nous entraîne sur les hauteurs de la ville. Tout y est calme, et propice à la libération de notre intimité.

Jérôme se montre le plus entreprenant. Moi, je suis intimidé. Il est clairement attiré par une partie de mon anatomie, et je le laisse œuvrer.

 

La vue depuis les hauteurs sur la ville illuminée, les bois environnants, le calme de la campagne, la douceur de la nuit. Le contexte est favorable à mon idéalisation romantique.

Je ne réalise pas que nous sommes dans une voiture, pour un « touche-pipi » rapide est maladroit.

 

Je vois en Jérôme mon idéal masculin, et soudain je comprends que je l’attends depuis notre première fois derrière le terrain de tennis.

 

Vers deux heures du matin, nous sommes enlacés, dans un silence agréable, laissant à chacun le plaisir de sentir l’autre.

  • « Je suis sûr qu’on est beau ensemble » la phrase sort toute seule
  • « Comment ça ? »
  • « Je suis certain que le bonheur qu’on éprouve en cet instant précis se répercute sur nous. Et je suis persuadé que quiconque nous verrait si bien ensemble ne pourrait rien nous reprocher. Je voudrais que mes parents me voient là, maintenant, avec toi. Ils comprendraient alors que l’amour entre deux hommes n’est pas un mal, mais quelque chose de rare, et beau ».

Il me serre un peu plus fort, comme pour me faire comprendre qu’il ressent la même chose.

 

Il rentre à Paris le lendemain, et je passe la fête du baptême à penser à lui. Je me prends à imaginer ma vie avec lui.

Jusqu’alors, mon homosexualité s’est résumée à quelques effleurements de mains sur un parking sombre de Perpignan.

Jamais encore je n’avais ressenti de sentiment pour un mec, et j’aime l’idée de me laisser aller en ce sens, pour Jérôme.

J’imagine notre vie si je m’installais à Paris. En un week-end, ma décision est prise : au-delà des deux mois initiaux pour la mise en route de la société, je m’inscris à la fac à Paris.

 

Le dimanche après midi, je prends le train. Arrivé à Saint Lazare, j’appelle Jérôme

  • « Passe à la maison, Michael n’est pas là, il ne rentre que demain »

Ils louent un studio qui ne doit pas faire plus de quinze mètre carré. Pas de cuisine, juste une salle de bain. Deux matelas au sol servent aussi bien de banquette que de couchage.

  • « Tu dors ici ce soir ? »

Sa proposition me procure autant de plaisir que les petits jeux que nous venons de faire.

Nous nous endormons dans les bras l’un de l’autre.

Ma première nuit avec un homme.

Je ne peux pas m’empêcher de caresser sa peau. Je veux voir son corps. Sentir son souffle. M’imprégner de son odeur.

Je ne dors pratiquement pas. Je guette chacun de ses mouvements, je cale ma respiration sur la sienne…

 

Le mardi suivant, je l’appelle pour entendre sa voix. Il me propose de passer la nuit chez lui le vendredi qui vient. Michael sera là, mais il essaie de s’arranger avec lui.

Le vendredi soir arrive enfin. Je sors du travail, et me rends directement au RER. Les persiflages et vilénies de mes hôtes pendant la semaine m’ont à peine effleurés.

Ils se rendent compte de mon euphorie, et se doutent que quelque chose se trame en constatant mon impatience à l’arrivée du week-end.

 

J’ai informé mes parents de ma décision de quitter Perpignan, le temps de finir mes études à Paris. Pour les rassurer, je leur cite les écoles, et au nom de « La Sorbonne », je sens que ma décision leur semble justifiée.

 

Quand j’arrive chez Jérôme, Michael est là. Il ne semble pas enthousiaste par ma présence, et me le fait sentir. Il ne me parle pas, ne s’adressant qu’à Jérôme, même quand il s’agit de moi.

  • « Il habitait Bernay aussi ? Marrant, je ne l’ai jamais vu ? Il allait à quel collège ? »

Je suis présent, et inexistant. Michael pose des questions, Jérôme lui répond. J’assiste à leur dialogue comme à un match de tennis, tournant la tête vers celui qui parle. Je tente d’attraper la main de Jérôme pour y trouver un peu de réconfort, il me la confie, mais bien vite, il s’éloigne, pour nous servir à boire, s’installant par la même occasion, à l’autre bout des « matelas-banquette ».

Vers minuit, Michael déclare :

  • « Finalement, je suis trop fatigué de ma semaine, je ne vais pas sortir ce soir »

Jérôme ne bronche pas, et ajoute :

  • « Pareil, je suis naze… on se couche ? »

Les matelas sont assemblés, les draps étirés.

Nous nous couchons tous les trois, Jérôme au milieu. Je tente de m’approcher un peu de lui, et lui de me jeter un regard réprobateur, signifiant que la présence de Michael empêche toute intimité, quelle qu’elle soit.

 

Je me réveille tôt le lendemain. Eux dorment encore. Jérôme a le visage tourné vers moi, et je le contemple assoupis. Je profite de ce moment pour lui dire ce que je réfrène depuis une semaine. Je m’approche de son oreille, et lui glisse dans un souffle :

  • « Je t’aime, Jérôme… »

J’espère en lui disant qu’il en gardera une trace inconsciente à son réveil.

 

Dès qu’il est debout, Jérôme fonce à la salle de bains, il est décidé à finir le week-end en Normandie. Ses parents ne sont pas là, il a donc la maison pour lui. Il me propose de les suivre (Michael est aussi de la partie).

Quand il ferme la porte, Michael se tourne vers moi, et, pour la première fois, son intonation est amicale, presque compatissante :

  • « Tu n’aurais jamais dû lui dire ça… »

 

La petite réflexion, quasi anodine de Michael me trotte en tête. Je préfère ne pas en tenir compte, mettant son intention éminemment pernicieuse sur le compte d’une jalousie mal placée.

De toute la journée, nous ne sommes pas seuls. Jérôme a tout un tas d’amis à voir. J’ai ainsi l’occasion de retrouver Karine, la fille aux éléphants.

Elle a accepté la séparation d’avec Jérôme quand il lui a expliqué qu’il préfère les hommes. Elle m’avoue s’en être toujours douté, et ajoute :

  • « Je suis tellement contente que vous vous soyez trouvés… enfin, je devrais plutôt dire retrouvés… » un clin d’œil vient compléter l’aveu qu’elle n’a jamais été dupe.

Nous parlons beaucoup avec Karine. Elle m’explique la vie de Jérôme depuis qu’il a quitté la Normandie.

  • « Tu sais, il a changé, ce n’est plus le mec un peu gauche et timide d’avant. Depuis qu’il a pris conscience de son pouvoir de séduction, il l’utilise à tort et à travers. Je préfère ne pas te dire le nombre de mecs qu’il a rencontré en deux ans, ça te ferait peur… »
  • « Je m’en fous des mecs qu’il a eu avant. Ce qui compte, c’est qu’il soit bien avec moi, comme je le suis avec lui »
  • « Toi, tu m’as tout l’air d’être amoureux, non ? »

Je réfléchis un peu avant de lui répondre. La réflexion de Michael me revient en mémoire. Mais je réalise que Karine me semble une alliée :

  • « C’est clair, je suis accro ! »
  • « C’est bien ce que je redoutais. Il faut que tu saches une chose alors. Je t’aime bien, et t’as franchement l’air d’un garçon gentil. Alors prend ce que je vais te dire comme un conseil d’amie »

Son air grave attire toute mon attention. Elle semble presque gênée de m’avouer quelque chose, comme si elle trompait Jérôme en me révélant un secret.

  • « Jérôme a longtemps été complexé par son apparence physique. Quand j’étais avec lui, il ne voulait pas que nous couchions ensemble. J’ai d’abord pensé qu’il était timide. En fait, il n’assumait pas du tout ses rondeurs. Quand nous allions à la piscine, à la plage ou que nous profitions de la pelouse en été, il gardait toujours un t-shirt. Et puis, à partir du moment où il s’est révélé, il a pris les choses en main. Il a perdu beaucoup de poids. C’est à ce moment là qu’il a déménagé sur Paris. Là, il s’est fait dragué par des hommes, et l’attrait qu’il s’est découvert lui a un peu tourné la tête. »
  • « Jusqu’ici, rien que de très normal, non ? Il a le droit d’avoir profité de son nouveau physique »
  • « Sauf que le profit, comme tu dis, est souvent aux dépends de l’autre. Jérôme a une sorte de revanche obsédante. Son seul but est de faire craquer les mecs avant de les jeter. Il collectionne les amourettes comme moi les éléphants »
  • « Je ne comprends pas… il n’a pas de relation suivie ? »
  • « Non, il trouve un mec, le séduit, et une fois que l’autre est accro, il le jette, pour passer au suivant »
  • « Mais avec moi c’est pas pareil. On se connaît depuis longtemps. Je ne suis pas un de ces mecs qu’il rencontre au Queen ou je ne sais où »
  • « J’aimerais bien que ce soit différent avec toi. Est-ce que tu as remarqué un changement dans son comportement ce week-end ? »
  • « Dans quel sens ? »
  • « Est-ce qu’il est plus distant, moins présent, peu bavard ? »
  • « Ben, il faut dire qu’on a pas été tout les deux ce week-end, donc je ne sais pas trop… c’est normal non qu’il soit moins démonstratif quand il y a du monde »

Karine recule un peu. Elle me regarde avec une compassion visible. Je comprends que je m’entête à ne pas affronter l’évidence. Jérôme est en passe de faire de moi sa nouvelle victime.

 

Le soir venu, nous sommes seuls, Jérôme et moi dans la maison de ses parents. Au moment de se coucher il m’explique qu’il ne peut pas dormir avec un mec dans cette maison. Par respect pour ses parents. Il me propose de prendre son lit, et lui de prendre le canapé. Je tente d’insister un peu, en lui précisant qu’il ne se passera rien, que je ne veux que sentir sa présence près de moi. Devant son mutisme, je baisse les bras, et monte me coucher.

Je ne dors pas. Les paroles de Karine s’entremêlent à celles de Michael. Je n’arrive pas à comprendre quel intérêt Jérôme aurait à me jeter comme il jette les autres. On se connaît depuis trop d’années pour qu’il me traite comme les autres. Il sait que je suis amoureux de lui, et je ne le pense pas capable de me faire du mal. Le week-end dernier, dans la voiture, j’ai senti qu’il était bien lui aussi. Il ne voudrait pas remettre tout ça en question.

 

Au petit matin, je descends retrouver Jérôme dans le salon. J’ai très peu dormi, mes rêves se mélangeaient à la réalité. Je m’allonge à ses côtés. Il se réveille à mon contact, et croise mon regard posé sur lui.

  • « Quelle heure il est ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
  • « Il est huit heures. J’avais juste envie de faire un câlin »
  • « Pfff, tu fais chier, il est super tôt ! »
  • « Rendors toi, j’ai juste envie d’être un peu contre toi »

Sentant mon corps se rapprocher du sien, Jérôme se redresse, me jette un regard presque méchant qui me cloue sur place.

  • « Tu veux le canapé, ben t’as qu’à le garder, moi je monte me recoucher dans mon lit ! »

Je reste seul dans le silence des lieux. Je ne sais pas quoi faire. J’hésite un moment à m’habiller et me rendre chez ma sœur qui habite à une demi heure à pieds. Je me ravise en me rassurant. Jérôme n’est sans doute pas du matin, et il aura mal supporté que je le réveille. Quand il se lèvera tout à l’heure, tout ira mieux.

J’attrape un magazine posé sur la table basse, et commence mon attente.

 

Deux heures plus tard, Jérôme descend. Il passe directement à la cuisine. Quelques instants plus tard, il en revient, deux tasses de café entre les mains.

  • « Tiens, je t’ai fait du café ! » me lance-t-il en me tendant l’une des tasses

Je suis content d’avoir attendu. Cette infime attention s’avère pour moi une preuve qu’il est en meilleures dispositions. Le fait que nous soyons un peu tous les deux me suffit pour penser que nous allons enfin pouvoir un peu parler. Je ne pensais pas qu’il prendrait aussi rapidement la parole.

  • « Jean-Philippe, il faut qu’on parle »

Je ne connais pas encore l’impact de cette phrase, et reste pendu à ses lèvres, sans penser un seul instant qu’il puisse en sortir autre chose que des mots doux.

  • « On ne va pas pouvoir continuer comme ça. J’ai pas envie de m’installer avec un mec, et toi, t’as encore tout à découvrir en arrivant à Paris »
  • « J’ai pas envie de découvrir des choses, je t’ai trouvé toi, ça me suffit largement »
  • « Non, tu crois ça, mais très vite, tu verras que tu as tout un tas de choses à apprendre »
  • « Tu peux me les apprendre, toi tu as déjà eu ces expériences, non ? Karine m’a dit que tu as déjà pas mal vécu. Tu m’enseigneras ce qu’il me reste à savoir ! »
  • « Non, tu ne comprends pas. Je ne veux pas qu’on reste ensemble. Je ne suis pas amoureux de toi, et je ne le serais pas dans les jours à venir… »

 

LA phrase tombe. L’impression que mon cœur explose est quasi physique. Une douleur me tiraille, je la sens qui grossi dans ma poitrine. Je suis près à tout pour le garder. M’agenouiller, le supplier, lui expliquer qu’il se trompe. Je veux lui démontrer que je suis fait pour lui, comme lui l’est pour moi. Tenter de lui faire comprendre que se séparer serait une erreur, que nous avons tout à faire ensemble.

Mais les mots se perdent dans ma gorge. La douleur se fait cage. Elle emprisonne mes explications avec ma déraison. Je ne parle pas. La seule expression de mon désespoir sort de mes yeux. Je pleure sans contrôle.

Jérôme est embarrassé. Un moment il semble prendre conscience de l’impact de ses jeux sur l’autre.

  • « Mais je t’aime bien, et si tu veux, tu peux rester dans notre appartement le temps de trouver autre chose. Et puis, tiens, même, avec Michael, on doit déménager dans quelques semaines. Si tu veux, on te laisse le bail quand on part. T’as même pas besoin de chercher un appart ! »

Je ne réponds pas. Je me contre fous sur le moment de ses tentatives d’adoucir la lame qu’il vient de m’enfoncer en travers du corps.

Je compose le numéro de ma sœur. Mes parents sont encore en Normandie, ayant profité du baptême pour prendre une semaine de vacances.

 

Jérôme me regarde revenir vers lui. Je récupère mon sac posé à côté de ses pieds. En me penchant pour le récupérer, mon corps prend la forme d’une révérence. Je m’en rends compte à la fin du mouvement, et l’aberration de la chose me fait sourire.

  • « Merci pour la proposition. Mais c’est pas l’appart que je veux, c’est toi. Je reste persuadé que tu fais une erreur, et comme je ne voudrais pas que tu le regrettes, je te laisse jusqu’à la semaine prochaine pour y réfléchir. Je viendrais chez toi le week-end prochain, d’accord ? »
  • « Si tu veux, à la semaine prochaine alors… »

 

C’est finalement mon père qui est dans la voiture. Mes neveux sont à l’arrière. Quand je monte dans la voiture, Jérôme se présente sur le pas de la porte pour me voir partir. Mon neveu me lance alors :

  • « C’est ton amoureux ? »

Mon regard en me tournant vers lui croise celui de mon père. Il semble plus étonné de la question de cet enfant de six ans que de ne pas s’en être rendu compte par lui-même.

  • « Oui, c’est mon amoureux »

En me tournant à nouveau, je regarde mon père. Mes yeux sont encore rougis. Il pose sur moi un regard tendre, comme s’il avait compris ce qui venait de se passer chez Jérôme Il m’adresse alors un sourire, comme rarement il m’en a donné. De ceux qui comportent une complicité père / fils. De ceux qu’on attend toute une vie.

 

La semaine sera longue. Je ne cesse de penser à Jérôme Je me persuade qu’il aura réfléchis. Qu’il aura compris. Enfin, qu’il saura revenir sur sa décision.

 

Le vendredi soir, j’arrive chez lui. Jérôme n’est pas là. Michael m’accueil.

Je suis passé prendre une bouteille, et nous nous installons pour un apéro à rallonge.

La discussion arrive vite sur Jérôme, sa semaine, son absence de ce soir. Il a expliqué en détails notre fin de week-end à Michael. Les mots que j’ai prononcé sortent de sa bouche in extenso.

Quand Jérôme arrive enfin, Michael décide de sortir.

Dès qu’il a quitté l’appartement, j’attaque le sujet. L’alcool me libère la conscience et je me sens presque serein.

  • « Alors, tu as réfléchis ? »
  • « Oui »
  • « Et ? Tu décides quoi ? »
  • « Qu’on se sépare »

Les échanges sont brefs, directs, sans mise en forme. Je ne bronche pas. J’avais beau me persuader qu’il changerait d’avis, mon fort intérieur n’était pas dupe.

  • « Mais ma proposition pour l’appartement tient toujours. Tu peux venir ici aussi souvent que tu veux »
  • « Merci, mais Michael me l’a déjà dit. Il m’a donné un double des clefs »
  • « Ah bon ? ben comme ça au moins c’est officiel »

Il semble étonné de la prise de décision de son colocataire. Pour tenter de le cacher, il change de sujet :

  • « Tu fais quoi ce soir ? »
  • « Je vais sortir. Tu m’as dit de découvrir Paris, c’est ce que je vais faire. Autant suivre ton conseil, non ? »
  • « T’as bien raison. Tu sais où tu vas aller ? »
  • « Non, je ne connais pas les endroits, mais je trouverais bien. Une fois dans le Marais, je verrais »
  • « Si tu vas dans le Marais, il y a des choses que tu dois savoir. Ne vas pas dans les cruising. Ce sont des bars où les mecs ne cherchent que du sexe. Ah, et surtout, surtout, la règle d’or, ne jamais sortir avec un barman »

 

Il a soudain un air un peu gêné. Je vois qu’il essaye de me dire quelque chose, sans savoir par où commencer. Je fais mine de rien, le regardant impassible, histoire de le laisser se démerder seul.

  • « Pour ce soir, par contre… »
  • « Oui, pour ce soir ? »
  • « Ce serait bien si tu ne rentrais pas. J’ai un copain qui doit venir dormir… »

Un copain ? Il me prend vraiment pour un con. Il a trouvé un nouveau mec dans la semaine.

  • « OK. Je vais prendre une douche avant de partir »

Sous l’eau qui ruisselle sur mon front, je suis en ébullition. Mon amour s’est transformé en rage. Pas contre lui, mais contre moi. J’ai été stupide au point de tout quitter et de « m’installer » à Paris, pour un mec qui me plante au bout de quinze jours.

 

Quand je m’habille, Jérôme me propose de se retrouver le lendemain soir pour un apéro avant de sortir.

  • « A demain, donc » je le regarde, assis sur les matelas. Il me semble soudainement différent. Il est moins beau. La bassesse de ses actes, la froideur de ses mots, l’absence d’amour l’enlaidissent.

 

Le lendemain soir, nous sommes tous les trois, réunis autour d’un verre et de quelques cacahuètes. Jérôme semble s’intéresser de près à ma soirée de la veille. Je ne suis pas rentré de la nuit.

  • « Alors, tu a été où ? »
  • « Au Quetzal ! »

Les deux posent leur verre. Ils me regardent interloqués, cherchant sur mon visage un sourire justifiant une mauvaise blague.

  • « Pourquoi t’as été là-bas ? Je t’avais dit de ne pas aller dans ces bars ! »
  • « C’est un cruising ? Ah bon, je n’avais pas remarqué ! » je joue l’idiot
  • « Et t’as dormis où ? » Jérôme s’attends à la réponse, et me regarde en espérant se tromper.
  • « Avec Yoan, un des barmen, il habite pas très loin d’ici d’ailleurs ! »

Sur leurs visages, je lis toute l’incompréhension qu’ils ressentent. J’ai, en une seule soirée, bravé leurs lois sur le milieu. Je souhaitais leur montrer que je ne suis pas comme eux. C’est réussi.

  • « Mais t’es con ou quoi, t’as rien écouté de ce que je t’ai dit ! » Jérôme s’énerve.
  • « Au contraire, j’ai fait exactement comme tu m’as dit. J’ai des choses à découvrir, alors je les découvre. Ça ne suffit pas de dire que le feu brûle. Il faut encore se brûler avant de le comprendre. C’est ce que j’ai fait »

Jérôme et Michael partent alors dans des explications sans fin sur les raisons de leurs règles.

Je les entends sans les écouter. Chaque fois qu’ils avancent un argument, je le contrecarre. Finalement, ils abandonnent par un :

  • « Après tout, fais comme tu veux, tu verras bien ! »

 

La situation durera deux mois. Je ne vis plus en banlieue, mais je travaille toujours avec celui qui était mon meilleur ami. Le soir venu, je rentre sur Paris. Je passe à l’appartement, me change, et sors.

Le week-end, lors de l’apéro / rituel, nous discutons de nos soirées. Ma consommation effrénée de mecs pendant la semaine amuse Michael (qui tient les comptes).

Jérôme se montre chaque fois plus réprobateur sur mon comportement. Je comprends que ses critiques sont les fruits d’une forme de jalousie. Il m’en veut de me retourner si rapidement. Il m’en veut aussi d’avancer plus rapidement que lui. Au bout d’un mois déjà, j’avais eu plus d’aventures que lui en 2 ans, et ça, il ne le supporterait pas longtemps.