La science du coeur

Tu détestes ta jeunesse, tes beaux cheveux blonds juvéniles

Qui descendent comme la vie près du mouvement de tes cils

Tu détestes ceux qui grâce à l’amour ne sont plus les mêmes
Tu préfères dire je t’aime à grands coups de bouquets de haine
Tu n’es pas certain d’être bien, mais jamais tu ne l’avoueras
Avoir des gestes qui font rêver c’est tout ce qui compte ici bas
Les magiciens des temps modernes savent bien comment mentir
Comment fabriquer le beau, en tuant quelques souvenirs
Tes amis sont biens mais tu comprends le mal du grand savoir
Que même eux ne pourraient goûter malgré leur force noire
Tous ensemble vous jouerez sans malaise, aux grands enfants blasés
Qui tanguent de la tête sur des rythmes fantomatiques saccadés
Tu repenses à tes amours, à tous ceux que tu as baisés
A quel point ils avaient l’air heureux de t’avoir pu te consommer
Tu as pris un verre de trop mais c’était pour équilibrer
Les sensations provoquées par tes rêveries colorées
S’étourdir est un remède facile quand l’âme a la nausée
Face aux complications répétées, par la vie, imposées
Tu danses, muet, près de ton ami, celui qui sait te parler
Te raisonner quand tes larmes reviennent au pas comme une armée
C’est le seul moyen que tu as pu trouver pour oublier
Le poids de la solitude qui revient sans cesse te hanter
Tu ne sais pourquoi mais mêmes les mouvements dictés par ton coeur
Font que tu te sens abandonnés au milieu de tes peurs
Crois tu qu’un jour malgré tout tu seras capable d’aimer
Seul moyen possible de le savoir, c’est de recommencer
La science du coeur est un objet d’abstraction propulsé
Par la volonté qu’ont les gens tristes à se laisser toucher
Ça fait déjà quatre jours que tu n’as pas dormi
Dans ta tête, de la musique résonne, te réveille dans la nuit
Comme si ta peine avait donné naissance à une symphonie
Est-ce là le signe annonciateur d’une prochaine folie?
Tu repenses à ta grand-mère, tu dis qu’elle t’as vraiment aimé
Tu revois sa couche pleine, venant tout juste de déborder
Le contraste est trop mince entre début, et finalité
Mais tu te résignes sans peine devant cette fatalité
Tu regardes tes vêtements, et cette image immaculée
Que tu projettes sans vouloir, comme une jeune enfant surdoué
Tu te dis qu’un jour, c’est certain, tout ça sera démodé
Que chacun des trophées que tu portes brûlera dans l’éternité
Que ton corps devenu flasque et faible aura tout effacé
Que les traces de ta jeunesse, les traces trop fragiles de l’été
(un jour, ce mec n’écrira pas ma vie dans ses chansons…)
Pierre Lapointe – Paroles – La science du coeur – 2017

Hervé

Nous avons tous en nous une sorte d’alarme intérieure. Qui se déclenche plus ou moins facilement à l’approche d’un danger.

Que ce soit au volant d’une voiture, dans une situation à risque, suite à un bruit inquiétant, inhabituel.
Usuellement, elle fonctionne aussi lorsque l’on rencontre quelqu’un.
La séduction, la drague, l’approche servent à ça. A titiller cette alarme.
Elle ne donne pas signe de risque, l’aventure continue.
Elle résonne quelque peu, et l’interrogation arrive, se place, s’installe, et dérange toute éventualité à poursuivre.
Elle peut aussi ne jamais s’allumer, malgré les risques évidents. Aveuglée qu’elle est par un amour trop soudain.
Assourdie par les battements du coeur qui en couvrent le tintement.
Hervé fait partie d’un groupe formé depuis quelques semaines. Au travers d’un blog coopératif constitué de gays plus ou moins heureux.
Rassembler nos émotions les rend moins virulentes. Se savoir lus par d’autres, inconnus, étrangers, permet d’avoir un retour qui les apaise.
A force de compiler nos vies, les liens se tissent. L’envie de se rencontrer se fait jour.
J’organise un apéro-du-jeudi, dans un bar délaissé du Marais.
Nous n’y sommes que 4 ou 5 la première fois. Les moins timides. Les plus demandeurs de croiser des gens, des vrais.
Paris et sa solitude au milieu de la foule.
Forcément des photos et des posts sont faits dès le soirs même. Attirant ainsi ceux qui n’y croyaient pas, ceux qui jalousent, ceux qui n’osaient pas.
De 5 nous devenons 10, 20, 30, 50 à nous retrouver dans l’arrière salle chaque jeudi. L’organisation devient professionnelle, le bar nous apprécie (forcément) et nous privatise chaque fois l’espace.
Il n’y a pas de drague. Juste des mecs plus ou moins seuls qui viennent partager les histoires postées dans la semaine.
Internet 2.0 n’existe pas encore, les commentaires et les interactions sont limités. Là nous pouvons échanger, parler, débattre, rire.
Les téléphones ne sont que portables, pas encore intelligents. Les photos sont rares, de piètre qualité et forcent les plus curieux à venir pour juger sur pièce, la vie par procuration n’est pas à l’ordre du jour.
Par la force des choses, nous devenons plusieurs organisateurs de ces jeudis. Je ne peux assister/organiser chacun d’eux.
Une fois, deux fois… dans les posts relatant le dernier jeudi on me cite, on dit m’avoir croisé. Je n’y étais pas.
Chaque fois ça m’interpelle, et ma curiosité devient avide de comprendre.
L’un des participants me ressemble. Nombreux sont ceux qui nous confondent.
Je m’enquiers d’en savoir plus. Il s’appelle Mayhem.
Les DM eux existent déjà (oui, bon, à l’époque ils ne servaient pas du tout à la même chose). J’interpelle le Mayhem en question via un message privé.
« bonjour! »
« Je t’attendais »
Sa réponse m’interpelle. Entre arrogance et certitude. Mayhem est un con.
Je me plonge dans la lecture de ses posts. Il vient de se séparer d’une longue histoire. Séparation douloureuse. Trahisons, mensonges, destruction… l’empathie s’installe. Il est fragile, je tempère mon avis.
Nous échangeons sur notre supposée gémellité. Il me confirme avoir eu aussi de son côté des retours sur sa présence non avérée, ou sur un « mec qui te ressemble tellement c’est dingue ».
Nous convenons de nous rencontrer au prochain jeudi.
L’arrière salle est comble. Tout est là pour rendre la soirée agréable et joyeuse. Une respiration pour tous ces mecs au mal être patent. Tous nous écrivons/lisons les déboires des autres et pourtant ces soirs là, tout est léger, simple, anecdotique.
Je cherche du regard Mayhem, ou plutôt « je me cherche » dans la foule. Rien. Il aura finalement renoncé.
La soirée avance, les discussions sont volages, celles où l’on passe avec son verre à la main d’un groupe à l’autre en fonction de l’intérêt que l’on porte au sujet abordé.
Je me retrouve dans un attroupement, centré sur un mec qui parle. Il est prolixe, le verbe haut. 4 ou 5 mecs sont là, le regard accroché à lui, de façon magnétique.
Comme je l’expliquais plus haut, les photos sont encore mauvaises sur les profils, et reconnaitre quelqu’un tenait de la gageure.
Je n’ai pas reconnu Mayhem. Pas physiquement.
Je l’ai reconnu dans son phrasé, son langage, ses mots choisis.
Je me plante là, je crois même me souvenir que j’en ai poussé un ou deux pour me placer dans son champ de vision.
Je ne lui trouve aucune ressemblance. Il est beau, très beau même. Ses traits sont d’une masculinité folle, son regard d’une tristesse qui ne disparait pas même lorsqu’il souri. Il ne me voit pas, il parle, harangue même les mecs qui n’ont d’yeux que pour lui.
Je l’observe, il sait rattraper ceux qui ont le malheur de tourner le regard. Il les happe, les récupère.
Je vois son verre se vider.
Un rapide passage au comptoir, je reviens et lui tends un choppe pleine. Il me voit, enfin, lorsqu’il la prend, dans un geste naturel, comme attendu.
Et tout s’arrête.
Sa phrase reste en l’air, il ne parle plus, il est figé. Toute sa pleine assurance d’il y a une minute s’est évanouie. Il parait timide, presque plus petit.
« jpb75… Jean-Philippe, ton jumeau donc, enchanté »
Il ne répond pas. Il prend le verre, se recroqueville physiquement, baisse un peu la tête, et ses yeux d’un bleu-gris hors norme se relèvent juste assez pour me regarder.
« Mayhem… Hervé… »
Evidemment, dans ces soirées de blogueurs, le pseudo a plus d’importance que le prénom.
De là, je ne sais plus ce que sont devenus les 4 ou 5 mecs qui étaient autour de lui.
Je ne sais plus combien sont passés, sont partis.
Le temps s’est arrêté quand son regard est tombé dans le mien.
On ne s’est pas parlé pendant des heures. On ne s’est pas isolés pour être tranquilles dans la soirée. On ne s’est pas dragués (tu le vois le rapport avec l’alarme du début?).
Je crois que nous sommes partis. Vite. Sans mot.
Je suis chez lui, Jourdain au nord de Paris.
Il virevolte dans son appartement, dans son environnement. Sa musique, ses livres, son univers. Tout y passe, comme s’il fallait vite, très vite se révéler.
Il n’est pas encore vraiment installé (sa séparation), juste son minimum vital: des disques, des bouquins, un tapis, des coussins.
A chaque verre une parcelle de nous.
A chaque gorgée un peu plus de confidences.
Nous nous retrouvons face à face, en tailleur, avec les premières lueurs de l’aube.
Pas un baiser, pas une étreinte. La nuit est passée, presque fantasmée
Je regarde l’heure, me lève, annonce mon départ.
Il reste assis, son regard change, se terni. Il baisse la tête vers le tapis sans dire un mot.
J’ai l’impression d’être un monstre, de l’abandonner. Lui qui il y a 2 minutes était la vie même s’est éteint. L’impression de lui avoir ôté ses piles.
Je me ravise, empreins d’un accès de tendresse. Ma main se pose sur son menton, le relève doucement, et notre premier baiser nait.
Doux, presque effleuré. Ses mains se posent sur ma nuque, il me retient, m’attire, je me laisse aller. La fougue, la force, l’étreinte.
Il est allongé, moi au dessus de lui, toujours sur ce tapis, unique élément décoratif de son appartement.
Je me recule un instant, je le regarde et vois des larmes couler sur ses tempes.
« tu es le premier depuis X., tu es le premier avec qui j’en ai envie, reste… »
Aucune alarme, pas un son, pas un tiraillement. Je suis resté.
Je ne le savais pas encore, j’étais déjà sous l’emprise de Hervé.
Le jeudi suivant, nous nous rendons tous les deux à l’apéro devenu traditionnel.
Les regards ont changé. La chose a fuité.
Ces rencontres à la limite du club de lecture prennent un nouveau jour: on peut rencontrer quelqu’un.
Sans le vouloir, j’ai rencontré, et surtout « remporté » celui qui était la convoitise de nombre des mecs présents.
En une soirée, je passe de « grâce à lui on se rencontre » à « il se les tape tous ».
La jalousie soufflera toujours les mots les plus acerbes aux oreilles de celui qui l’écoute.
Personne ne me parle, tout le monde s’évade dès que j’approche.
Hervé attire toutes les attentions. Lorsque j’ai la malheureuse idée d’être à ses côtés, juste à ses côtés, les conversations s’arrêtent, tout devient pesant.
Je vais voir mes comparses organisateurs, et sans plus de forme leur indique que je ne participerai plus aux « jeudis ».
je retourne vers Hervé, lui glisse « viens, on s’en va »
« non, je m’amuse, je reste »
Nous nous voyons quotidiennement. Principalement chez lui. il m’explique qu’il a besoin de son univers, que la séparation de X laisse des cicatrices qui ne cicatrisent que lorsqu’il est dans son environnement.
Les jours, les semaines, les mois passent. Hervé continue de se rendre aux jeudis. J’ai lâché l’affaire. Il me rejoint après. Aviné. Ces soirs là, l’amour est aussi violent que son alcoolémie. Il rentre en me reprochant de ne pas le comprendre, de ne pas être assez là, de ne pas le soutenir. Il s’effondre chaque fois en larmes dans mes bras. Chaque fois nous faisons l’amour, chaque fois il fini écroulé contre moi, « ne me quitte jamais ».
Pour fêter nos 3 mois, nous décidons de partir en week end. Bruxelles, ma belle.
Au hasard de nos pérégrinations dans la ville, nous tombons dans un bar gay. Rapidement, un couple nous aborde. Des architectes qui nous proposent de découvrir leur travail à domicile… Aussi candide que je puisse être, l’invitation est arrivée après mon absence pour pause pipi, Hervé seul avec eux.
Arrivés sur place, nous n’aurons pas le temps de voir la décoration. La chambre, obscure. Un matelas gigantesque posé au sol, et Hervé déjà affairé sur l’un d’eux, pendant que le second s’occupe de le déshabiller.
Je n’ai pas envie de ça. Je m’approche de Hervé:
« viens, on s’en va, je ne veux pas »
Il n’est plus là. Il est en transe. Littéralement.
Las, je quitte la pièce, et m’installe dans le salon à l’étage inférieur. J’attends.
Au petit matin, je me réveille seul dans le fauteuil. Je ne monte pas. Je n’ai pas le courage. Je rentre à l’hôtel tout proche.
Bruxelles est belle même au petit matin.
Je m’installe à la table du petit-déjeuner.
30 minutes plus tard Hervé arrive, se pose à côté de moi, dans un mouvement vers le buffet.
« Tu veux un café? »
Je reste impassible. Je ne comprends pas.
Comme si la nuit n’avait pas existé. Comme si ma supplique de rentrer n’était jamais arrivée.
« C’est une blague? »
« De quoi tu parles? »
« Je t’ai attendu toute la nuit »
« les garçons ont été choqués par ton départ, moi aussi. Tu aurais dû rester, c’est nul d’être parti, franchement c’est pas cool tu as voulu pourrir le truc »
Je ne sais plus qui est en face de moi. J’en arrive à le croire, à me dire que c’est ma faute, que j’aurais pu me forcer. A ce moment mon visage doit refléter mon doute, tout le moins j’envoie un signe de faiblesse, qui d’un coup renforce Hervé dans son idée.
« Je n’en peux plus de toi, tu ne me comprends pas, tu ne cherches qu’à me nuire »
Il parle fort, s’énerve, monte le ton. Il lance son assiette sur la table. Prend ses couverts et les lance au sol. Retourne son verre sur la nappe.
Les clients du petit-déjeuner s’arrêtent de parler. La scène est évidente. Plus un bruit dans la salle. Tous ont le regard sur nous.
Hervé ne parle plus, il hurle.
« tu n’en as rien à foutre de moi, moi je t’aime, toi tu te tu n’en as rien à foutre »
Son discours incohérent retentit sur les murs tapissés de toile de jouy sous les yeux abasourdis des personnes présentes. Je ne sais plus comment le calmer. Il entre en rage. Je me lève, le prend par le bras et l’attire vers notre chambre.
Arrivés là, il s’effondre, à mes pieds
« je ne voulais pas, je suis désolé, je t’aime, ne me quitte pas, ne m’en veux pas, reste, je ne suis plus rien si tu n’es plus là »
La soirée alcoolisée. La nuit blanche. Mon amour pour lui. Je prends tout en compte.
Nous sommes tous les deux sur la moquette de la chambre d’hôtel, enlacés, blottis, il s’apaise.
Avec le retour à Paris, le retour des jeudis. Puis des mercredis. Mardis… Finalement, Hervé sort chaque soir. Chaque soir je l’attends. Chaque soir il rentre totalement défait. Parfois à 22h. Souvent à 2h du matin.
Chaque fois je suis éveillé.
Au début je m’endormais. Mais très vite j’ai compris que je ne suis pas apte à l’affronter au sortir du réveil.
Il rentre chaque fois avec l’envie d’en découdre. Je focalise à ses yeux tous ses griefs. Son mal-être.
il me reproche tout et rien. Il m’insulte, crie, hurle, et toujours il s’effondre. Et toujours je l’apaise. Tour le moins j’essaie.
Il sent l’alcool, le foutre, le sexe.
Je n’arrive pas à me défaire de mon besoin de l’en sortir. Je sais que si je ne suis pas là quand il rentre il sera encore plus mal. J’y trouve un compte sans doute. Une utilité d’être là pour lui.
Les jours, les semaines, les mois… c’est improbable comme on s’habitue à tout.
Un jeudi, je décide finalement de retourner dans cette arrière salle. Hervé y est déjà.
Les mêmes sont là. Les bonjours de circonstance. Hervé ne me voit pas. Il est le centre d’attraction de la soirée. L’élection de Miss GayAttittude. Il porte sa couronne, il embrasse à tours de bras les mecs qui s’approchent. Dans un mouvement tellement dénué de sens que j’hésite même à faire la queue avec eux pour voir s’il réagit en m’embrassant, moi.
Je ne reste pas. J’ai vu assez. Assez pour comprendre que sa soirée n’est pas horrible, assez pour intégrer qu’il semble épanoui dans ce moment.
2h du matin, il rentre.
Une énième scène, parce que je ne suis pas couché, et que de facto je le surveille, que je ne lui fais pas confiance.
Je ne dis rien. Je le laisse faire.
Sa rage devient furie. Tout y passe. Les coussins d’abord. Le tapis, la table achetée depuis se retrouve éclatée sur un mur.
Finalement il s’approche de moi. Ses yeux bleu-gris sont rouge-sang.
Je me visualise. Je suis un coussin. Je suis le tapis. Je serai la table.
Je ne dis rien, dépose ses clefs au sol, et ferme la porte. Au loin je l’entend hurler mon nom, ses cris, ses larmes, ses suppliques.
Jamais plus je n’aurai de nouvelle de Hervé.

Jean-Marie (fin)

J’entends la porte qui se referme sur lui. Je termine de préparer le repas, et nous nous installons avec Damien pour manger.

Il est silencieux, contraire à son habitude. Je ne parle pas non plus.

Il brise le silence d’un « t’es vraiment con des fois » auquel je ne sais rien répondre. Il a raison. Comme souvent. Comme toujours.

Dans ma tête tout défile, une sorte de calcul des +/- se fait presque par automatisme. Force est de constater que les – m’incombent presque exclusivement.

  • « tu crois que je devrais aller le rejoindre? »
  • « à ton avis? »

Je ne prends pas la peine de m’équiper d’un parapluie, et file vers Oberkampf sous la pluie qui n’a pas encore cessé.

J’hésite à l’appeler en chemin, pour m’assurer qu’il est bien rentré chez lui. Et ma tendance à tout remettre au destin m’en empêche. S’il est là, ça sera un signe. S’il ne l’est pas, ça en sera un autre.

Quand il m’ouvre la porte, je n’ose même pas le regarder. Mes yeux se portent sur son torse nu, entre admiration de sa musculature et honte de le regarder dans les yeux.

  • « Entre… tu es trempé! »
  • « je suis désolé… » je bredouille plus que je n’articule

Jean-Marie me propose de me changer, il pars vers la chambre chercher un t-shirt sec et une serviette. J’attends dans le couloir. Depuis l’autre pièce il m’indique de le rejoindre. J’obtempère et en entrant dans la chambre, mon regard se pose sur le lit, les draps encore froissés de nous. Je me déshabille, et lui s’approche avec la serviette pour m’essuyer.

Nous n’avons pas échangé plus de mots. Il n’y en a pas. Ses mains parcourent mon corps, ma tête, mes cheveux. Je ne bouge pas, je reste debout face à lui. Comme s’il retirait mes défauts.

Il glisse derrière moi pour m’essuyer le dos. Ses mouvements s’arrêtent et je sens ses lèvres venir se coller dans ma nuque, ses bras m’enlacent… m’embrasse… littéralement. Mes mains viennent se poser contre ses hanches, et je l’attire pour le sentir tout contre moi. Sa bouche quitte mon cou pour venir murmurer à mon oreille un « prends moi » qui me fait réagir immédiatement.

 

Nos corps épuisés restent collés l’un à l’autre. Sa tête sur moi, je sens son souffle ralentir, il s’endort. Je suis bien. Trop bien…

Je réalise qu’il est idéal. Sa culture, son humour, son physique…  Trop idéal…

Cela fait plusieurs mois que nous ne sommes plus ensemble avec Damien. Notre cohabitation se passe à merveille et l’équilibre acquis au fil des semaines confirme que la décision de se séparer était la bonne.

Je comprends que Jean-Marie est celui qui viendra tout bouleverser. Il est la charnière, la bascule, le changement. Chaque seconde qui passe désormais avec lui dans mes bras me rapproche d’un futur qui défile sous mes yeux. Vouloir passer du temps avec lui. Être de plus en plus absent dans le quotidien de Damien. S’installer ensemble. Perdre Damien…

Je me défais avec une douceur infinie de son emprise, me rhabille et me penche vers Jean-Marie pour l’embrasser.

Il ouvre les yeux, me souri. Il est d’une beauté encore plus incroyable. Je ne le sais pas encore mais ma mémoire enregistre cette image.

La dernière de lui.

 

Jean-Marie

DCF 1.0

Je suis tombé sur son profil au hasard d’une recherche sans critère. Sa photo a arrêté mon regard, et je ne sais combien de fois je m’y suis attardé. Sans doute au bout de la vingtième, je me décidais à lui parler. Je ne voulais pas commencer la discussion par un banal « salut ». La photo de son profil le met plus qu’en valeur, elle reflète ce qu’il est.

Jean-Marie est beau.

Pas mignon, charmant ou séduisant. Non, simplement, désespérément, éperdument beau. Une beauté universelle, de celle dont personne ne peut dire qu’il n’y trouve aucun charme. Il l’est naturellement (et donc avec encore plus de force) sans jouer les apollons, sans en prendre vraiment conscience, sans en profiter.

De ce postulat, je l’imaginais aisément courtisé de toutes parts. Le nombre de mecs qui devaient essayer de lui parler, de le rencontrer me semblait incalculable, et je me sentais comme investi d’une mission : celle d’attirer son attention parmi le flot de messages quotidiens qu’il devait recevoir.

Dans le texte accompagnant son profil, il citait ses deux films préférés : Le Mépris, et Happy Together.

Je cherchais sur la toile des informations sur Happy Together. J’avais vu ce film un soir qu’il était diffusé sur Arte, et si j’en gardais un excellent souvenir, je n’en retenais rien de précis. Je découvrais ainsi qu’un autre film porte ce titre. J’ouvrais donc le dialogue en lui demandant s’il parlait de la version de Wong Kar Wai ou bien de celle de Mel Damski.

J’attendais plusieurs jours avant d’avoir une réponse. Il ne se connectait que rarement.

Quand enfin je vis dans la liste des messages en attente son pseudo, je lu sa réponse avec une avidité certaine.

Nous entamions donc un dialogue basé d’abord sur le cinéma. Puis de fil en aiguille, nous palabrions de notre quotidien, des aspirations de chacun.

Un jour, je me lançais, et lui proposais de se rencontrer. Il m’expliquait qu’il partait pour la Belgique, où il ferait un périple entre Anvers et Bruxelles.

De mon souvenir bruxellois avec Sébastien (texte à venir), je lui proposais de se retrouver à la terrasse du Grand Café.

Ma proposition le fit sourire (du moins c’est ainsi que je le perçu dans ses messages), et il me proposait, à son retour, une rencontre parisienne avant que de se retrouver si loin.

Le temps prit son temps, et je n’avais plus de nouvelles de Jean-Marie depuis quelques semaines.

Prenant mon courage à deux mains (pour la seconde fois), je lui envoie un mail, lui demandant de m’en dire un peu plus sur son quotidien.

Sa réponse me revient rapidement. Il m’y explique qu’en mon silence, il voyait une distance de ma part, un choix délibéré de ne plus le contacter, et qu’il est heureux de me lire.

La sensation éprouvée doit être à peu près la même que celle ressentie le jour où votre téléphone sonne, et que Brad Pitt vous explique qu’il vous cherche désespérément depuis longtemps, qu’il ne sait comment vous le dire, et qu’il espère profondément que vous lui accorderiez au moins quelques minutes pour qu’il puisse vous exprimer ce qu’il aime en vous…

Je lui propose en réponse de ne pas attendre plus longtemps, et de profiter de l’occasion pour se rencontrer le soir même.

Il n’est pas disponible, un engagement ailleurs…

Ma fierté en prend un coup. En quelques secondes, je passe d’un état de grâce au coup de blues, « encore un mytho » est la première réflexion qui me vient à l’esprit. De ceux qui vous laissent à penser qu’ils veulent vous rencontrer, et qui s’évanouissent dès que l’opportunité est à portée de main.

Je décide de ne pas me laisser abattre, et sors dans le Marais, histoire de me divertir un peu, et d’y trouver de quoi occuper ma nuit… Au petit matin, dans la « bleusaille » des aubes automnales, je quitte l’appartement de celui dont le prénom déjà disparaît de ma mémoire, il deviendra un « PlanQ N°174 » dans mon carnet de bal.

Mon portable vibre. Un SMS de Jean-Marie : « trop tôt pour te proposer un petit déjeuner ? ».

J’hésite un moment (très peu en fait), et lui réponds que je me charge des viennoiseries, lui de s’occuper du café.

Il me fait parvenir son adresse et son digicode par SMS. Je n’ai toujours pas entendu sa voix.

Je passe chez moi me doucher. Damien me voit arriver, et dans son habitude me lance :

  • « Alors, c’était bien cette nuit ? »
  • « Heu, ben je ne sais plus trop… » je lui réponds en me déshabillant
  • « Tu ressors ? »
  • « Oui, j’ai rendez-vous pour un petit déjeuner »
  • « Ca va, t’as pas l’impression de les enchaîner ? »

Je ne réponds pas, et fais couler la douche pour y trouver une excuse valable pour ne pas avoir entendu. Je sais qu’il a raison. Comme toujours.

J’arrive devant la porte de Jean-Marie. Pas de sonnette, je frappe. Une, peut-être deux minutes s’écoulent. Personne, pas un pas, pas un bruit. Je décide de rebrousser chemin, sans attendre plus longtemps. Alors que j’attends l’ascenseur, la porte s’ouvre. Les angles ne me permettent pas de le voir, mais je l’entends :

  • « Jean-Philippe ? »

Sa voix est grave, le timbre posé. Certains craquent sur les pieds, d’autres sur les yeux. Moi ce sont les voix. Et il est rare de trouver celle qui me fait frissonner. La sienne fait apparaître sur ma peau une chair de poule.

Je quitte la porte de l’ascenseur pour me diriger vers la sienne. Il est là, dans l’entrebâillement. La lumière venant dans son dos détache sa silhouette. Il ne m’en faut pas plus pour comprendre qu’il est au-delà de ce que j’imaginais.

Non pas que je considère que les beaux doivent aller avec les beaux, les moches avec les moches. Juste que d’un point de vue objectif, les associations sont finalement rares, et qu’il faut se rendre à l’évidence que certaines personnes sont en mesure, par leur beauté, de choisir celle qui leur convient le plus. Et je suis à des années lumières de correspondre ne serait-ce qu’à sa silhouette. A ce moment précis, je réalise que la seule chose chaude que je tiendrais entre mes mains sera le café…

Nous nous installons sur son balcon, aménagé en terrasse de fortune, une table et deux chaises de jardin. Le cadre est on ne peut plus simple, presque vide.

Nous parlons peu, nos regards souvent se portent vers les toits accessibles d’un battement de cils. Le moment est doux. Comme déjà naturel. Je suis intimidé par sa présence. Moi qui cherche à toujours me maîtriser, je suis désemparé. Chaque fois qu’il me souri, j’ai envie de passer ma vie à ses côtés. Chaque fois qu’il me regarde, j’ai l’impression d’être nu.

  • « Tu veux faire quoi cet après-midi ? »
  • « Un sieste ? »

J’ai répondu sans même réfléchir. Ma nuit a été courte, la fatigue est présente. A cela se mêle mon envie d’être contre lui, de me blottir dans ses bras visiblement musclés.

Deux heures que je suis là, et déjà je lui propose de passer à la chambre. Il n’a pas l’air surpris.

C’est moi qui l’est, quand il se lève, et me tend la main.

Il n’a eu aucun signe, jusqu’à cette main tendue, pour me montrer son intérêt. Je ne sais pas avant cela si je lui plais.

Allongés sur son lit, nous sommes étendus nus l’un contre l’autre. Peu de mots, beaucoup de caresses. Les baisers occupent nos bouches muettes.

Depuis le salon parviennent les mélodies de Barbara.

Les volets usés laissent filtrer une lumière douce et chaude comme celle d’un soir d’été.

Jamais situation n’a été plus belle, plus tendre, plus parfaite, plus sensuelle.

Jamais je ne suis tombé aussi vite en amour.

Nous sommes tous les deux allongés sur le flanc, tout près l’un de l’autre. Son souffle se mélange au mien. Nous ne parlons pas. Seuls nos yeux brisent le silence, exprimant ce que nos mains découvrent. Je sens sa peau. Je découvre sa douceur. Lui m’observe. Il passe au crible de ses yeux noirs chaque parcelle de mon anatomie.

Je reste offert à son regard, qui ne porte à aucun moment les signes d’un quelconque dégoût. Ses mains suivent le parcours de ses yeux. Ces derniers, comme des éclaireurs, ouvrent le chemin. A l’approche des zones plus intimes, ils viennent se plonger dans les miens, y chercher une approbation. Longtemps, il s’attarde sur mon tatouage. Il en dessine les contours du bout de l’index, le caresse comme pour le remplir de son odeur. Il y porte sa bouche, provoquant des soubresauts incontrôlables.

Pendant les heures que durent ces échanges silencieux, le temps ne compte plus. Seuls les fins de CD sont des indicateurs. Jean-Marie se lève alors, disparaît dans le salon, me laissant seul sur le lit défait, soudain comme frigorifié en son absence éphémère.

Puis il revient, et son exploration reprend exactement là où il l’avait laissée.

Nous nous endormons collés l’un à l’autre. Un quart d’heure, une heure peut-être. A mon réveil, j’ai l’impression d’être là depuis des jours. De connaître cet inconnu. D’avoir avec lui des souvenirs. Un été. Une vie.

Il s’éveille aussi, et tout dans nos actes laisse à penser que nous sommes un dimanche matin normal, celui d’une longue lignée qui nous uni depuis longtemps.

Nous profitons des derniers rais de soleil pour nous balader dans le bas Montmartre. Une journée spéciale portes ouvertes des ateliers du quartier. La plupart des expositions se trouvent être dans les appartements des artistes. Nous visitons leur intimité. Nous y découvrons leurs œuvres, mêlées aux photos de soirées, de leurs livres de chevet, de leurs souvenirs entassés. Jamais je n’ai vécu cette expérience de pénétrer chez des gens totalement inconnus. Ils nous offrent des cafés, des cocktails, nous parlent de leur travail. Jean-Marie et moi nous avançons vers eux d’un même élan. L’intimité de la chambre semble nous suivre désormais, unissant nos deux corps dans leurs mouvements.

Il me propose de rester dîner. Pendant qu’il cuisine, je reste dans le salon. Je découvre l’espace. Je m’y inscris. J’imagine ma vie dans ses lieux. Je visualise mes objets parmi les siens. Mes tableaux accrochés ici ou là, mes livres disposés dans son étagère. J’en compte plusieurs en commun.

Nous dînons en tête à tête. Parlons des ateliers visités, des gens rencontrés. Puis nous abordons cette rencontre qui nous étonne par son évidence.

Tout comme moi, il a du mal à réaliser que seulement quelques heures nous unissent. L’impression de connaître l’autre se heurte à la réalité de l’horloge à balancier posée sur une des étagères. Son tic tac cadence les pauses dans notre discussion. Avec lui, je découvre que j’aime les silences.

Soudain ce que je crains le plus se produit. L’Angoisse me saisi.

J’ai ce mal qui me ronge en permanence. Chaque fois qu’une histoire se passe bien, qu’une relation semble prendre une tournure agréable, je suis pétrifié.

Sorte de système d’autodéfense, mon corps exprime un mal-être latent. Je ne peux plus parler, mes idées partent dans un défilement accéléré. Je me tétanise, mes muscles se raidissent. Autant de signes avant-coureurs qui ne se calment que d’une seule manière : la fuite.

Alors qu’il allait me proposer de passer la nuit chez lui, je regarde Jean-Marie changer le disque.

  • « Il faut que je rentre chez moi »
  • « Pourquoi, tu as quelque chose à faire ? »
  • « Non, mais je préfère rentrer »
  • « On se revoit quand ? »
  • « Je ne sais pas… » les tremblements qui commencent, les jambes qui flageolent, la vision qui se brouille, Elle arrive, je La sens « appelle moi cette semaine ! »

Je suis dehors. Dans la rue Oberkampf, les gens passent, sortant des nombreux bars de ce quartier. Je lève la tête en sortant de son immeuble. Jean-Marie est à sa fenêtre, accoudé au balcon, m’adressant un léger signe de la main. Je lui réponds d’un sourire que j’espère il peut voir de sa hauteur.

L’air est doux, l’agitation ne me gêne pas. Mon cœur retrouve son rythme. Mes muscles se détendent. Comme pour m’excuser de mon départ précipité, je lui envoie un texto :

« Merci pour cette parenthèse enchantée. Envie de te revoir très vite. ».

L’accusé de réception me parvient. Pas sa réponse.

De retour chez moi, je m’empresse de brancher la radio. Jean-Marie est journaliste, et sa chronique doit passer. Damien s’étonne de mon envie soudaine. Quand il entend la voix de celui que je viens de quitter, il comprend.

Ayant raté le début de son intervention, je suis sur le site de la dite radio, pour y trouver un enregistrement. Au détour d’un clic, je trouve son mail professionnel, et ne résiste pas à lui adresser un message que je sais qu’il n’aura que le lendemain en arrivant à son bureau.

Le lundi matin, la réponse ne se fait pas attendre. Il m’y explique qu’il a passé un très bon dimanche, et qu’il aimerait m’inviter à se revoir le mardi soir, à la Maison de la Radio, pour un concert dont il me cache l’artiste volontairement.

Nous nous retrouvons dans la file d’attente au rendez-vous donné. Ma curiosité m’a poussé à chercher sur le net de qui il pouvait s’agir. Art Mengo.

Je ne connaissais de lui que les quelques succès qu’on a tous entendu. La mer n’existe pas. Parler d’amour. Les parfums de sa vie. Ultra Marine. J’assiste donc aux côtés de Jean-Marie, dans cette salle idéale pour un concert intimiste, au tour de chant d’un chanteur dont je découvre des titres et à l’univers bien loin de ce que connaît le « grand public ».

Dans l’un de ses mails, Jean-Marie avait signé d’un « Je passerai la main ».

(Tu peux écouter la chanson ici si tu veux)

Lorsque la chanson éponyme commence, il glisse sa main dans la mienne, la serrant un peu, comme pour concentrer mon attention sur les mots. Une sorte de déclaration muette, prononcée par un autre, mais qui me touche au-delà du dicible. Pendant tout le temps que dure la chanson, Jean-Marie reste le regard fixe sur la scène, sa main toujours dans la mienne. Quand les mots « je t’aime au delà des usages » sont répétés, sa main se fait plus présente dans la mienne. Ce n’est que pendant les applaudissements marquant la fin du morceau qu’il se tourne vers moi. Son regard est doux, voire intimidé. Il valide dans le mien que le message est bien passé.

Le concert terminé, nous rentrons à son domicile. Sur le chemin, nous passons devant une Maison des Jeunes et de la Musique. Sur l’un des murs, en énormes lettres rouges, est peint l’acronyme des lieux : M.J.M.

Je me tourne vers lui :

  • « Tu as préparé ton coup ! Histoire de me faire passer devant ce mur, et que j’assimile l’info subliminale » il me regarde un peu étonné, puis à mon sourire comprend l’astuce et la reprend :
  • « Aime J.M…. c’est un ordre ! »

La nuit sera de la même douceur que le premier dimanche. Nos envies sont en accord, nos pensées pour l’autre identiques. Nos corps s’emmêlent.

La relation s’installe avec précautions. Nous n’avançons pas plus vite qu’il ne le faut. Chacun a eu son lot, et aucun n’a envie de précipitation.

Par son activité, Jean-Marie est amené à faire des astreintes de nuit. La deuxième semaine de notre rencontre, il est dans ce contexte. La journée est donc programmée pour un repos mérité, après avoir commencé à travailler dès quatre heures le matin.

Le lundi, il m’appelle vers 15 heures. J’en déduis son rythme, et décide d’aller chez lui le mardi. Il me manque. Trois jours que je ne l’ai pas vu, j’ai envie de lui.

Je suis dans son quartier dès 14 heures, et m’installe dans un bar, mon i-book comme compagnon dans une attente qui me paraît interminable. J’attends son appel avec une impatience indescriptible. J’ai hâte de le voir surpris de me trouver à côté de chez lui. Mais vers 16 heures, toujours pas de nouvelles. Je l’appelle, histoire de provoquer la rencontre attendue :

  • « Je te réveille ? »
  • « Oui, il est quelle heure ? »
  • « Quatre heure »
  • « T’es où ? »
  • « En bas de chez toi. Je monte ? »
  • « Non, je préfère pas »

Je comprends que mon idée n’était pas bonne, et que la surprise tombe à l’eau. Je rentre bredouille chez moi. J’y trouve un mail de lui, qui me propose de se voir le lendemain. Le besoin de l’autre est partagé.

Le lendemain, même bar, même impatience. Il ne sait pas trop à quelle heure il va se réveiller, mais m’assure qu’à 15 heures, il m’accueillera. A 15h30, je n’ai pas de nouvelle. Je lui envoi un sms, dont l’accusé me parvient. Il est donc réveillé, ou du moins, son portable est allumé. Las d’attendre, je décide de rentrer chez moi.

Je marche alors, énervé d’être rester à l’attendre en vain, deux jours de suite. Il m’appelle. Je ne réponds pas.

Son appel dans le vide doit l’inquiéter. Il me laisse plusieurs messages, m’envoi un mail.

La pluie s’abat en trombes sur Paris. Je me change les idées devant les fourneaux. La porte sonne. Je préfère ne pas ouvrir. Damien s’en charge.

Jean-Marie est là. Détrempé par une traversée de la moitié de la ville à pieds. Il ne dit pas un mot. Il pose sur le meuble de l’entrée des feuilles qu’il voulait me remettre, me regarde, toujours silencieux. Je ne sais pas quoi dire. Je suis profondément ému par cet homme beau comme un dieu, dégoulinant sur mon parquet, les yeux tremblants. Il m’aime, j’en suis sûr. Pourtant, je suis incapable de lui exprimer. Je reste dans ma cuisine, sans parler, lui tournant le dos. Lui tourne les talons et claque la porte.

Commence alors à s’installer dans mon ventre un pincement, qui se transforme rapidement en coups violents. Je suis assez con et orgueilleux pour laisser partir l’homme idéal, simplement parce qu’il n’a pas honoré un rendez-vous.

DCF 1.0

 

 

Jérôme S.

Son corps allongé semble sans vie. De temps à autre, de manière régulière, son buste se lève, presque imperceptiblement. Dernier signe visible de la différence du sommeil et de la mort.

Je suis allongé à quelques centimètres de lui. Assez proche pour sentir l’odeur de sa peau. Assez loin pour voir une partie de son corps dépassant de la couverture à carreaux.

La pièce porte encore dans ses effluves les stigmates de nos ébats. Il me semble percevoir nos deux sueurs mêlées aux senteurs de tabac et d’alcool, vestiges de cette soirée au début inhabituel, dans cette fin qui ne l’est pas moins.

Par le jeu des connaissances, je me suis retrouvé chez lui. Un premier verre au bar, avec Pierre-Yves, un ami du boulot. Une douce drague, de celles dont on sait qu’elles ne servent qu’à stimuler les fantasmes, sans aboutir à quoique ce soit.

Un appel sur son portable, il a oublié une soirée. Dans l’état d’avancement de la fausse relation qui voulait s’installer, il ne veut pas me laisser. Encouragé par les premières doses d’alcool, il me propose de m’associer à sa soirée. D’abord réticent, par timidité plus que par courtoisie pour l’homme qui partage ma vie et qui m’attend déjà depuis des heures à la maison, je cède finalement avec facilité.

L’imprévu aura toujours plus de charme que la fidélité.

Nous arrivons, quartier Barbès. Trois étages, une double porte, une sonnerie, des pas – nombreux – dans l’appartement.

La porte s’ouvre, et mon cœur éclate.

Il est là. Jérôme est son nom, je ne sais plus le mien. Nous entrons, je flotte.

L’alcool fait son office. Il s’immisce en moi, rend mes gestes plus lents, mes paroles plus faciles, mes envies plus fortes.

Le grand nombre de pas entendus derrière la porte trouve sa justification. Jérôme a trois enfants. David, Baptiste et Paul.

Nous passons directement à table, Pierre-Yves et moi justifiant d’un retard hors norme pour être excusé. Pourtant Jérôme ne nous en fait pas de reproche.

Entre l’éducation qu’il a dû recevoir et le fait qu’il soit peut-être lui aussi tombé sous mon charme, je préfère la deuxième hypothèse.

Le temps passe, trop vite évidemment. Une heure du matin, Baptiste et Paul vont se coucher. Paul me regarde au moment où il m’embrasse :

  • « Tu seras là demain ? »

Pierre-Yves a remarqué que la situation n’est plus celle du début de soirée. La configuration a changé, et ses charmes ne font plus effet. La discussion se fait désormais sous forme de dialogue, nous unissant seuls, Jérôme et moi.

A l’écart, il décide de rejoindre David, parti jouer dans une autre pièce, sur la console familiale.

Pour la première fois, nous sommes seuls. La taille de l’appartement me permet de croire que nous le sommes totalement.

Son ameublement ne comportant pas de canapé, nous nous installons sur le tapis du salon. Assis d’abord, nous nous retrouvons allongés, comme si cette position s’impose d’elle-même.

Nous parlons encore, quand nos regards changent. Une étape est franchie. Il n’est plus question d’évaluation, de séduction. Ses yeux passent sur tous les traits de mon visage. Moi, je ne vois que ses yeux. J’essaie de deviner ce qu’il voit à ce moment précis. Mon nez ? Ma bouche ?

Il s’approche, tendu sur ses coudes, ses yeux cherchant au plus profond de moi l’accord. Comme par réflexe, sans même y réfléchir, je lance :

  • « Je suis avec quelqu’un… », il recule
  • « Ça fait longtemps ? »
  • « Deux ans », il recule encore
  • « Fallait bien que quelque chose cloche, c’était pas normal que tout aille aussi bien ! », il sourit

Son regard a changé. Il me regarde toujours, mais un soupçon de regret et de dépit en voile l’éclat qu’il l’instant d’avant.

Il sourit toujours, nous ne parlons plus.

  • « Tant, pis, c’est pas grave ! » dit-il en s’avançant à nouveau.

Je fais de même, j’oublie tout. Damien, Pierre-Yves, ses enfants.

Nous nous embrassons. A ce moment je réalise que depuis qu’il a ouvert la porte, je n’attend que ce moment.

Pierre-Yves entre dans la pièce :

  • « Ne vous arrêtez pas pour moi, je dois partir de toute façon ! »

Je comprends alors que le moment de partir est arrivé pour moi aussi. Je tente un mouvement de recul, pour me relever. Jérôme pose sa main sur mon bras :

  • « Tu restes ? »

Sans hésiter, j’acquiesce. Pas un doute, pas un remords. Pas même une pensée pour Damien.

Jérôme raccompagne Pierre-Yves à la porte. Je reste seul sur le tapis. Allongé sur le dos. Je suis bien. Je repasse le film de la soirée dans ma tête. La question de Paul quant à mon éventuelle présence le lendemain prend tout son sens.

Jérôme s’approche. A quatre pattes, il se positionne à l’inverse au dessus de moi, et m’embrasse à nouveau.

L’instant me paraît magique. Je suis détendu, offert à lui. Il le sent et s’aventure plus loin.

Sa bouche descend sur mon torse. La position me donnant le loisir de frôler le sien avec mon visage. Il se redresse, et se défait de son t-shirt. Il reprend la position initiale, et ma bouche peut désormais découvrir la peau de son corps. Il a un tatouage sur le pectoral gauche. Un cheval rupestre.

Nos gestes ne sont pas calculés, ils semblent naturels. Nos mains ne cherchent pas, elles se positionnent comme par instinct. Lui prend les initiatives, et moi, je le suis, coordonnant mes attentions sur ces dernières.

Rapidement, nous sommes nus. L’action s’accélère. Sans dire un mot, nous nous entendons. J’embrasse son dos, ses reins, ses fesses. L’action n’est pas réfléchie, elle est comme le reste : simple et naturelle.

Au moment crucial, il se cambre, mettant son corps dans une position favorisant la pleine jouissance de mon corps en lui.

A ce moment précis, je comprends que je suis tombé amoureux de lui. En un instant, un regard. Il devient l’évidence, l’Autre. Celui que chacun cherche.

Je comprends aussi que lui ne l’est pas. Il est un professionnel de la séduction, un technicien de l’attraction.

Ses mots, Ses gestes et ses regards de ce soir, tout ce qui me semblait pur me reviennent en mémoire. Chaque action menée par lui n’a eu qu’un seul et unique but : cet instant.

Une distance invisible mais immense vient de naître. Le paradoxe de la réalité et du fantasme se matérialise dans cette situation. Nos corps unis physiquement se retrouvent confrontés à nos sentiments l’un pour l’autre.

Il est pour moi le Seul, l’Unique. Je suis pour lui un parmi tant d’autres.

Je ne veux plus bouger, je veux rester en lui, le sentir contre moi encore et encore. Sa peau est la plus douce, son dos le plus parfait.

Quatre heures du matin. Pas un bruit dehors. Je glisse sur le côté. Je regarde son visage. Je veux en connaître par cœur chaque bosse et chaque creux. Que les traits qui le dessinent soient inscrits dans ma mémoire, ne jamais les oublier.

Lui ouvre les yeux et me surprend à le dévisager. Mes yeux me trahissent. Il comprend, et me sourit.

Dans un geste d’une tendresse infinie, il essuie une larme qui coule sur ma joue, je ne savais même pas que j’étais triste.

La pâleur du jour naissant parvient des fenêtres sans rideaux. Avec l’aube la réalité revient. Il est six heures du matin. Les rues sont désertes. Dutronc avait tort, Paris ne s’éveille plus à cinq heures.

Je monte dans le premier taxi, et traverse la capitale pour retrouver le lit conjugal.

Je pénètre dans notre appartement en tentant d’être le plus discret possible. Les effets de l’alcool se sont dissipés. Mes pensées sont claires, laissant le goût amer de ce que je viens de faire à Damien. De ce que je viens de Nous faire.

Lorsque je me glisse dans sous les draps, il ne se réveille pas. Mais comme par réflexe, sentant mon corps près du sien, il m’enlace.

Le sommeil me prend, effaçant par la même la tristesse de ce moment trop tendre que je ne mérite pas.

 

Par l’entremise de Pierre-Yves, Jérôme récupère mon numéro de portable. Une époque où l’objet en question était plus souvent au fond du sac que posé devant nous. Il m’a laissé un message.

Il m’a appelé. Il a envie de me voir. Il m’embrasse.

Je revois Jérôme dans la semaine qui s’en suit. Il me demande de passer le week-end avec lui. Je suis désappointé face à sa requête. Il sait mon indisponibilité. Et pourtant je n’arrive pas à refuser. Mon envie d’être avec lui la plus forte.

 

Le lendemain, j’explique à Damien que je dois aller chez mes parents, en Normandie. Il ne les a jamais encore rencontrés, et lorsque je m’y rends, c’est à chaque fois seul.

Le soir même, je pars, mon sac sur le dos. Arrivé devant la porte de Jérôme, je prends conscience de la démesure que prennent les choses. Je n’ai jamais raconté un tel mensonge. J’hésite un instant avant de sonner. Je sais qu’il n’est pas trop tard, je peux encore faire demi-tour, et me rendre en Normandie, ou encore rentrer à la maison et expliquer à Damien que j’ai changé d’avis. En plein doute, Jérôme arrive derrière moi les bras chargé de sacs.

  • « Je suis désolé, t’es déjà là. Je suis passé au magasin pour faire quelques courses pour ce week-end. Y’a longtemps que tu attends ? »

Son visage irradie. Je peux y lire la joie réelle qu’il ressent par ma présence.

  • « Non, ne t’inquiète pas, je viens juste d’arriver. Donne moi un de tes sacs, je vais t’aider ».

A aucun moment, je ne pense à Damien. Jérôme est prévenant, attentionné. Il me regarde évoluer dans son espace, vivre dans son quotidien, participer à une partie de sa vie. Plusieurs fois je réalise qu’il me guette. Nos regards s’embrassent alors dans l’espace qui nous sépare, pour mieux nous offrir une intimité, pas toujours évidente quand autours de nous s’ébattent trois enfants.

Comme si j’avais toujours été là, ils m’adoptent. Paul, le plus jeune, passe son temps à me réclamer de l’attention, un genou, une main, un baiser. David, l’aîné, aime à me montrer son incroyable capacité intellectuelle. Il disserte comme un adulte, se pose comme un post adolescent, fier quand je le regarde interloqué par ses réactions déjà si matures, pour un garçon de dix sept ans.

Seul Baptiste, le cadet, est circonspect. Je comprends par lui que je ne suis pas le premier à entrer dans leurs vies. Les distances qu’il garde à mon égard m’informent du cercle de vie des « amitiés particulières » de son père.

Je le suppose déjà blessé par la disparition d’un amant, auquel il se sera attaché, avant qu’il ne soit noyé dans les remous amoureux de la vie de Jérôme.

Au petit matin du dimanche, je suis avec Jérôme, nos corps encore emmêlés l’un à l’autre. La porte de la chambre s’entrouvre. Paul passe sa tête, et nous voit ainsi. La situation est sans équivoque, même pour ses sept ans.

Quand j’ouvre les yeux, je le vois fermer doucement la porte. Jérôme dort encore profondément, et je me lève, avec l’envie de petit déjeuner avec eux.

Paul est le premier levé. Ses frères dorment encore. Nous sommes tous les deux dans la cuisine, moi cherchant les bols dans ces placards qui ne me sont pas familiers.

  • « Tu as dormi avec mon papa ? »
  • « Oui, tu l’as bien vu tout à l’heure, non ? »
  • « Mais vous avez dormi toute la nuit ensemble ? »

Je ne saisi pas immédiatement l’insistance de sa question.

  • « Oui, toute la nuit, pourquoi ? »
  • « Mais t’es amoureux de mon papa ? »

L’appartement silencieux, l’intimité de la cuisine, son jeune âge, je pèse le contexte avant de répondre ce que je n’aurais pas avoué dans d’autres circonstances.

  • « Oui, je suis amoureux de lui »

Baptiste vient rompre ce moment que je n’aurais pas voulu voir durer plus longtemps. Il est en charge de la préparation du café. Charge très récente si j’en juge sa façon de le préparer. Jérôme doit faire mine de dormir, attendant le signal que la tâche est accomplie.

Dans la cafetière, la couleur est plus proche d’un thé léger que d’un café noir. Jérôme porte la tasse à sa bouche, et avalant une gorgée, s’exclame avec force mimiques :

  • « Hum, il est encore meilleur que celui de la dernière fois, t’es un chef fiston »

La fierté s’inscrit en lettres de feu dans les yeux de Baptiste. Il est tellement content d’avoir fait plaisir à son père que même quand je bois son café à mon tour, il ne me semble pas si mauvais.

Regardant la pendule, je constate qu’il est déjà l’heure que je me prépare à rentrer chez moi. Damien me croit en Normandie, et si je veux être logique, il me faut rentrer dans les heures habituelles.

Alors que je réunis mes vêtements éparpillés dans la chambre, Jérôme me rejoint. Il se positionne derrière moi, il me serre fort contre lui. Si fort que sans mot dire, je comprends ce qu’il ne veut pas dire. Il n’est plus ce tombeur de la première fois. Il s’est fragilisé, mis en danger, et réalise que ce week-end un peu à part n’est qu’une marque évidente de la difficulté qui nous attends.

  • « J’ai pas envie que tu partes » Il est toujours dans mon dos, se protégeant de mon regard.
  • « Crois moi, je n’en ai pas plus envie non plus »
  • « Alors reste »
  • « Et Damien ? Je l’appelle pour lui dire que je ne rentre pas ce soir ? »
  • « Non, tu l’appelles pour lui dire que tu ne rentres plus jamais… »

En le disant, il me serre un peu plus fort. Je suffoque presque, sans savoir si mon asphyxie est due à son étreinte ou à la déclaration qu’il m’offre.

La situation devient trop tendue pour moi. Je ne peux pas répondre. Je ne peux pas réfléchir. Une seule envie : fuir. Je me dégage de ses bras, ferme mon sac en faisant attention de ne pas croiser son regard. Je me retourne enfin et lui lance :

  • « Paul m’a questionné sur toi et moi. Il ne comprenait pas que deux hommes puisse être… puissent dormir ensemble » le mot a failli m’échapper.
  • « Tu lui as dit quoi ? »
  • « Que rien n’est plus normal que deux personnes qui ont de l’affection dorment ensemble. Il semble avoir compris, mais tu devrais en parler avec lui. »
  • « J’ai déjà essayé, mais il était encore loin de tout ça. J’attendais d’avoir un exemple concret pour lui expliquer. Il a déjà compris que des mecs dorment ici. Mais maintenant, je peux lui expliquer que deux hommes puissent être amoureux. »

Il ne lâche pas cette phrase innocemment, et son regard en dit long. Il attend de moi un retour, un mot, quelque chose qui le rassure sur mes sentiments.

  • « Il n’a pas eu l’air choqué quand je lui ai dit être amoureux de toi »

Un sourire sur ses lèvres comme pour acquiescer. Il a reçu mon message comme j’ai reçu le sien.

Je passe par la cuisine pour embrasser ses enfants avant de partir.

  • « Tu seras là dans quinze jours quand on revient ? »
  • « On verra Paul, je ne sais pas encore, c’est loin dans quinze jours »

Dans le métro, je repense à ce week-end. Aux moments partagés avec cette famille un peu particulière à laquelle j’ai appartenu pendant quelques heures. Plus les stations défilent, plus je comprends que j’ai envie d’en faire partie.

Voir grandir Paul, épauler Baptiste, disserter avec David… aimer Jérôme…

 

Être et paraître…

Je pense que tout remonte à la primaire. Cette période qu’il faudrait pouvoir rayer d’un coup de « Blanco » dans sa mémoire.

Cette phase tellement géniale où tu n’es rien, juste une boule de graisse trimballée de gauche à droite entre moqueries et lazzis. Simplement parce que tu es toi. Juste toi.

La notion du corps n’est pas encore sexuée. En revanche elle est déjà le reflet de soi aux yeux des autres.

Grand, mince et élancé: tu es sportif, actif, dynamique

Petit, grassouillet, timide: tu es la bête à abattre.

Reste la parole, les mots, la seule défense. Les notes ne suffisent pas. Pire, être le premier de la classe ne fait qu’accentuer l’animosité. Je me suis fait fort de rester second dès que je l’ai compris. Heureusement il y avait cette fille, Claire, qui elle n’avait pas compris que sa quête de perfection la desservait dans ce microcosme social. Je la laissais passer devant (elle était ma voisine de table, au premier rang, je copiais pour donner des réponses différentes d’elle, m’assurant ainsi une moins bonne note).

Ainsi nait la répartie. Quand tu découvres que les mots blessent plus que les coups que tu reçois. Que leur seule arme est au bout de leurs deux bras, quand seule ta bouche peut les amocher bien plus encore.

Mais ça ne suffit pas. La Défense reste passive. Au final, tu découvres que les attaques viennent uniquement parce que tu n’es pas ce qu’ils attendent que tu sois. Tu es toi, grave erreur. Devient ce qu’ils veulent. La meilleure défense n’est pas l’attaque. C’est de donner ce que les autres attendent.

Tu joues aux Barbies, tu regardes des séries mièvres, tu n’es jamais aussi heureux que quand tu t’évades en lisant un livre. Soit. Eux ne veulent pas ça.

Tu joues au football, tu parles de Goldorak, tu passes ton temps libre à ne rien faire en trainant avec tes « potes ». Mens. Et délecte toi de voir leur esprit rasséréné de ne pas agresser la différence.

Et la chose s’installe.

Tu n’es plus jamais vraiment toi. Tu juges, estimes, évalues, et enregistres ce que untel ou untel attend de toi.

Qu’ils soient d’un milieu huppé, chiche, cultivé, fan de bowling, tu te fonds dans la masse. Ta place « juste derrière Claire » t’a permis d’avoir une culture générale qui te sauve de toutes les situations.

Tu parles de Proust, tu juges Guibert, tu t’extasies sur Ingres.

Tu rigoles des Ch’tits à Mykonos, tu a un avis sur Ninja Warrior, tu dénigres Céline Dion.

C’est un exercice tellement quotidien qu’il est inscrit en toi. Tu ne réfléchis pas. Ton cerveau pousse les bons boutons au bon moment.

Alors parfois, oui, tu croises des gens avec qui tu es toi, l’espace d’un instant, ça t’échappe, tu prends la confiance et l’attention se relâche.

La primaire revient, tu es « vraiment VRAIMENT bizarre », « pathologique » et très vite tu réalises que ce moment de relâchement n’est pas salutaire.

Les coups ne pleuvent plus. Du moins pas les coups physiques. La force des mots, encore et toujours. La crainte de ne plus être celui que les autres attendent, et donc leur disparition inéluctable, est plus forte.

Hasard du shuffle, dans les enceintes au moment où j’écris ces lignes passe une chanson de François Raoult – L’Ombre de moi-même, qui conclu parfaitement ce billet:

Qui serais-tu, si je n’étais pas celui que tu crois, si j’étais moins que ça, si je n’étais que moi?

 

De la Loi Personnelle…

Je me rappelle encore très nettement du jour où la loi Taubira permettant l’ouverture au mariage à tous les couples a été adoptée.

Je me souviens aussi de l’attente imposée pour un validation par le Président de la République, puis celle du Conseil Constitutionnel.
Je suis un républicain (comme ce mot devient maintenant gênant à écrire à cause de LR…), de ceux qui ont une confiance aveugle dans la loi, son application et son respect.
Alors quand le Conseil Constitutionnel et le Président valident, c’est un peu comme si Papa et Maman donnaient tous les deux leur aval.
Hier soir se tenait une Pride Nocturne à Paris. Organisée par le mouvement Nuit Debout, le but inavoué était une sorte de récupération des LGBT qui ne dit pas son nom, mais finalement les gay, lesbiennes et consorts travaillent et sont donc tout aussi impactés par cette loi travail dont on nous rabache les oreilles.
Sous couvert de manifester pour les droits de tous, une revendication m’a interpellé:
Le mariage reste impossible pour certains couples dont l’un des deux est un ressortissant étranger.
D’abord dubitatif, j’a cherché la vérité de cette annonce. Et là, j’ai réalisé que dans mon euphorie de mai 2013, je suis passé à côté d’une circulaire à la loi Taubira.
Une liste exhaustive de 11 pays est disponible:
Pologne, Maroc, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Serbie, Kosovo, Slovénie, Tunisie, Algérie, Laos et Cambodge
Il s’avère que les pays cités sont exclus, dans le cadre d’accords bilatéraux visant à protéger leur propres lois interdisant l’union de même sexe.
J’avoue ma surprise de ne pas y trouver l’Iran ou l’Arabie Saoudite où là, c’est carrément la peine de mort qui est encore applicable pour les Homosexuels. Quitte à être logiques…
Au fur et à mesure que je découvre cette information, je me retrouve dans une ignorance d’une chose importante, tout comme encore aujourd’hui nombreux sont ceux qui ignorent (par exemple) que les gays ne peuvent faire don de leur sang.
Bon, OK, il n’aurait s’agit que de la Corée du Nord, je pense que l’impact de l’information n’aurait pas généré l’envie d’écrire ici. Parce que bon, avouons le, les ressortissants Nord Coréens en France, homos, en couple, qui veulent se marier… on doit pouvoir les compter sur le moignon d’un lépreux de Bangalore.
Mais l’Algérie? La Tunisie? Le Maroc!!! D’un seul coup, les probabilités explosent.
Et elles n’ont pas tardé à exploser. Dans la foulée du 17 mai, Dominique et Mohammed, un couple Franco-Marocain, ont déposé en mairie leur dossier de mariage. Dossier enregistré et validé par l’Officier d’État Civil (comment aurait-il pu savoir ce particularisme?)
Deux jours avant leur union planifiée en septembre, le parquet de Chambéry a notifié une opposition (je n’imagine même pas dans quel état on peut être quand tout est prêt, organisé, payé même et que quelqu’un décide que non, samedi tu n’iras pas à la mairie avec ton conjoint et vos familles).
Depuis 3 ans donc, le sujet est en suspend, l’Etat ayant renvoyé la question auprès de la Justice.
Sauf que entre temps, Dominique et Mohammed ont porté l’affaire aux tribunaux. Ont remporté le jugement en première instance. Le Parquet a fait appel. Ils ont également remporté l’appel.
Au final, c’est le Ministère Public qui a porté jusqu’en cassation le dossier. Simplement parce que cette union devenait importante au niveau des relations internationales préservées dans la circulaire originelle.
L’étonnement est à son comble. Jusqu’à ce qu’au fil des lectures, je me rappelle qu’en France, avant 2013, un mariage célébré à l’étranger entre personne du même sexe n’était pas reconnu sur le territoire. Ces 11 pays sont dans cette position.
La cassation a été remportée par Dominique et Mohammed. Au final, leur mariage peut devenir une jurisprudence sur laquelle d’autre s’appuieront, faisant fi de l’ordre public international.
L’égalité est en marche.
PS: pour les plus courageux, cet article, avec un regard purement juridique, pose des questions intéressantes en élargissant le débat sur la position juridique de la France en la matière.