Hervé

Nous avons tous en nous une sorte d’alarme intérieure. Qui se déclenche plus ou moins facilement à l’approche d’un danger.

Que ce soit au volant d’une voiture, dans une situation à risque, suite à un bruit inquiétant, inhabituel.
Usuellement, elle fonctionne aussi lorsque l’on rencontre quelqu’un.
La séduction, la drague, l’approche servent à ça. A titiller cette alarme.
Elle ne donne pas signe de risque, l’aventure continue.
Elle résonne quelque peu, et l’interrogation arrive, se place, s’installe, et dérange toute éventualité à poursuivre.
Elle peut aussi ne jamais s’allumer, malgré les risques évidents. Aveuglée qu’elle est par un amour trop soudain.
Assourdie par les battements du coeur qui en couvrent le tintement.
Hervé fait partie d’un groupe formé depuis quelques semaines. Au travers d’un blog coopératif constitué de gays plus ou moins heureux.
Rassembler nos émotions les rend moins virulentes. Se savoir lus par d’autres, inconnus, étrangers, permet d’avoir un retour qui les apaise.
A force de compiler nos vies, les liens se tissent. L’envie de se rencontrer se fait jour.
J’organise un apéro-du-jeudi, dans un bar délaissé du Marais.
Nous n’y sommes que 4 ou 5 la première fois. Les moins timides. Les plus demandeurs de croiser des gens, des vrais.
Paris et sa solitude au milieu de la foule.
Forcément des photos et des posts sont faits dès le soirs même. Attirant ainsi ceux qui n’y croyaient pas, ceux qui jalousent, ceux qui n’osaient pas.
De 5 nous devenons 10, 20, 30, 50 à nous retrouver dans l’arrière salle chaque jeudi. L’organisation devient professionnelle, le bar nous apprécie (forcément) et nous privatise chaque fois l’espace.
Il n’y a pas de drague. Juste des mecs plus ou moins seuls qui viennent partager les histoires postées dans la semaine.
Internet 2.0 n’existe pas encore, les commentaires et les interactions sont limités. Là nous pouvons échanger, parler, débattre, rire.
Les téléphones ne sont que portables, pas encore intelligents. Les photos sont rares, de piètre qualité et forcent les plus curieux à venir pour juger sur pièce, la vie par procuration n’est pas à l’ordre du jour.
Par la force des choses, nous devenons plusieurs organisateurs de ces jeudis. Je ne peux assister/organiser chacun d’eux.
Une fois, deux fois… dans les posts relatant le dernier jeudi on me cite, on dit m’avoir croisé. Je n’y étais pas.
Chaque fois ça m’interpelle, et ma curiosité devient avide de comprendre.
L’un des participants me ressemble. Nombreux sont ceux qui nous confondent.
Je m’enquiers d’en savoir plus. Il s’appelle Mayhem.
Les DM eux existent déjà (oui, bon, à l’époque ils ne servaient pas du tout à la même chose). J’interpelle le Mayhem en question via un message privé.
« bonjour! »
« Je t’attendais »
Sa réponse m’interpelle. Entre arrogance et certitude. Mayhem est un con.
Je me plonge dans la lecture de ses posts. Il vient de se séparer d’une longue histoire. Séparation douloureuse. Trahisons, mensonges, destruction… l’empathie s’installe. Il est fragile, je tempère mon avis.
Nous échangeons sur notre supposée gémellité. Il me confirme avoir eu aussi de son côté des retours sur sa présence non avérée, ou sur un « mec qui te ressemble tellement c’est dingue ».
Nous convenons de nous rencontrer au prochain jeudi.
L’arrière salle est comble. Tout est là pour rendre la soirée agréable et joyeuse. Une respiration pour tous ces mecs au mal être patent. Tous nous écrivons/lisons les déboires des autres et pourtant ces soirs là, tout est léger, simple, anecdotique.
Je cherche du regard Mayhem, ou plutôt « je me cherche » dans la foule. Rien. Il aura finalement renoncé.
La soirée avance, les discussions sont volages, celles où l’on passe avec son verre à la main d’un groupe à l’autre en fonction de l’intérêt que l’on porte au sujet abordé.
Je me retrouve dans un attroupement, centré sur un mec qui parle. Il est prolixe, le verbe haut. 4 ou 5 mecs sont là, le regard accroché à lui, de façon magnétique.
Comme je l’expliquais plus haut, les photos sont encore mauvaises sur les profils, et reconnaitre quelqu’un tenait de la gageure.
Je n’ai pas reconnu Mayhem. Pas physiquement.
Je l’ai reconnu dans son phrasé, son langage, ses mots choisis.
Je me plante là, je crois même me souvenir que j’en ai poussé un ou deux pour me placer dans son champ de vision.
Je ne lui trouve aucune ressemblance. Il est beau, très beau même. Ses traits sont d’une masculinité folle, son regard d’une tristesse qui ne disparait pas même lorsqu’il souri. Il ne me voit pas, il parle, harangue même les mecs qui n’ont d’yeux que pour lui.
Je l’observe, il sait rattraper ceux qui ont le malheur de tourner le regard. Il les happe, les récupère.
Je vois son verre se vider.
Un rapide passage au comptoir, je reviens et lui tends un choppe pleine. Il me voit, enfin, lorsqu’il la prend, dans un geste naturel, comme attendu.
Et tout s’arrête.
Sa phrase reste en l’air, il ne parle plus, il est figé. Toute sa pleine assurance d’il y a une minute s’est évanouie. Il parait timide, presque plus petit.
« jpb75… Jean-Philippe, ton jumeau donc, enchanté »
Il ne répond pas. Il prend le verre, se recroqueville physiquement, baisse un peu la tête, et ses yeux d’un bleu-gris hors norme se relèvent juste assez pour me regarder.
« Mayhem… Hervé… »
Evidemment, dans ces soirées de blogueurs, le pseudo a plus d’importance que le prénom.
De là, je ne sais plus ce que sont devenus les 4 ou 5 mecs qui étaient autour de lui.
Je ne sais plus combien sont passés, sont partis.
Le temps s’est arrêté quand son regard est tombé dans le mien.
On ne s’est pas parlé pendant des heures. On ne s’est pas isolés pour être tranquilles dans la soirée. On ne s’est pas dragués (tu le vois le rapport avec l’alarme du début?).
Je crois que nous sommes partis. Vite. Sans mot.
Je suis chez lui, Jourdain au nord de Paris.
Il virevolte dans son appartement, dans son environnement. Sa musique, ses livres, son univers. Tout y passe, comme s’il fallait vite, très vite se révéler.
Il n’est pas encore vraiment installé (sa séparation), juste son minimum vital: des disques, des bouquins, un tapis, des coussins.
A chaque verre une parcelle de nous.
A chaque gorgée un peu plus de confidences.
Nous nous retrouvons face à face, en tailleur, avec les premières lueurs de l’aube.
Pas un baiser, pas une étreinte. La nuit est passée, presque fantasmée
Je regarde l’heure, me lève, annonce mon départ.
Il reste assis, son regard change, se terni. Il baisse la tête vers le tapis sans dire un mot.
J’ai l’impression d’être un monstre, de l’abandonner. Lui qui il y a 2 minutes était la vie même s’est éteint. L’impression de lui avoir ôté ses piles.
Je me ravise, empreins d’un accès de tendresse. Ma main se pose sur son menton, le relève doucement, et notre premier baiser nait.
Doux, presque effleuré. Ses mains se posent sur ma nuque, il me retient, m’attire, je me laisse aller. La fougue, la force, l’étreinte.
Il est allongé, moi au dessus de lui, toujours sur ce tapis, unique élément décoratif de son appartement.
Je me recule un instant, je le regarde et vois des larmes couler sur ses tempes.
« tu es le premier depuis X., tu es le premier avec qui j’en ai envie, reste… »
Aucune alarme, pas un son, pas un tiraillement. Je suis resté.
Je ne le savais pas encore, j’étais déjà sous l’emprise de Hervé.
Le jeudi suivant, nous nous rendons tous les deux à l’apéro devenu traditionnel.
Les regards ont changé. La chose a fuité.
Ces rencontres à la limite du club de lecture prennent un nouveau jour: on peut rencontrer quelqu’un.
Sans le vouloir, j’ai rencontré, et surtout « remporté » celui qui était la convoitise de nombre des mecs présents.
En une soirée, je passe de « grâce à lui on se rencontre » à « il se les tape tous ».
La jalousie soufflera toujours les mots les plus acerbes aux oreilles de celui qui l’écoute.
Personne ne me parle, tout le monde s’évade dès que j’approche.
Hervé attire toutes les attentions. Lorsque j’ai la malheureuse idée d’être à ses côtés, juste à ses côtés, les conversations s’arrêtent, tout devient pesant.
Je vais voir mes comparses organisateurs, et sans plus de forme leur indique que je ne participerai plus aux « jeudis ».
je retourne vers Hervé, lui glisse « viens, on s’en va »
« non, je m’amuse, je reste »
Nous nous voyons quotidiennement. Principalement chez lui. il m’explique qu’il a besoin de son univers, que la séparation de X laisse des cicatrices qui ne cicatrisent que lorsqu’il est dans son environnement.
Les jours, les semaines, les mois passent. Hervé continue de se rendre aux jeudis. J’ai lâché l’affaire. Il me rejoint après. Aviné. Ces soirs là, l’amour est aussi violent que son alcoolémie. Il rentre en me reprochant de ne pas le comprendre, de ne pas être assez là, de ne pas le soutenir. Il s’effondre chaque fois en larmes dans mes bras. Chaque fois nous faisons l’amour, chaque fois il fini écroulé contre moi, « ne me quitte jamais ».
Pour fêter nos 3 mois, nous décidons de partir en week end. Bruxelles, ma belle.
Au hasard de nos pérégrinations dans la ville, nous tombons dans un bar gay. Rapidement, un couple nous aborde. Des architectes qui nous proposent de découvrir leur travail à domicile… Aussi candide que je puisse être, l’invitation est arrivée après mon absence pour pause pipi, Hervé seul avec eux.
Arrivés sur place, nous n’aurons pas le temps de voir la décoration. La chambre, obscure. Un matelas gigantesque posé au sol, et Hervé déjà affairé sur l’un d’eux, pendant que le second s’occupe de le déshabiller.
Je n’ai pas envie de ça. Je m’approche de Hervé:
« viens, on s’en va, je ne veux pas »
Il n’est plus là. Il est en transe. Littéralement.
Las, je quitte la pièce, et m’installe dans le salon à l’étage inférieur. J’attends.
Au petit matin, je me réveille seul dans le fauteuil. Je ne monte pas. Je n’ai pas le courage. Je rentre à l’hôtel tout proche.
Bruxelles est belle même au petit matin.
Je m’installe à la table du petit-déjeuner.
30 minutes plus tard Hervé arrive, se pose à côté de moi, dans un mouvement vers le buffet.
« Tu veux un café? »
Je reste impassible. Je ne comprends pas.
Comme si la nuit n’avait pas existé. Comme si ma supplique de rentrer n’était jamais arrivée.
« C’est une blague? »
« De quoi tu parles? »
« Je t’ai attendu toute la nuit »
« les garçons ont été choqués par ton départ, moi aussi. Tu aurais dû rester, c’est nul d’être parti, franchement c’est pas cool tu as voulu pourrir le truc »
Je ne sais plus qui est en face de moi. J’en arrive à le croire, à me dire que c’est ma faute, que j’aurais pu me forcer. A ce moment mon visage doit refléter mon doute, tout le moins j’envoie un signe de faiblesse, qui d’un coup renforce Hervé dans son idée.
« Je n’en peux plus de toi, tu ne me comprends pas, tu ne cherches qu’à me nuire »
Il parle fort, s’énerve, monte le ton. Il lance son assiette sur la table. Prend ses couverts et les lance au sol. Retourne son verre sur la nappe.
Les clients du petit-déjeuner s’arrêtent de parler. La scène est évidente. Plus un bruit dans la salle. Tous ont le regard sur nous.
Hervé ne parle plus, il hurle.
« tu n’en as rien à foutre de moi, moi je t’aime, toi tu te tu n’en as rien à foutre »
Son discours incohérent retentit sur les murs tapissés de toile de jouy sous les yeux abasourdis des personnes présentes. Je ne sais plus comment le calmer. Il entre en rage. Je me lève, le prend par le bras et l’attire vers notre chambre.
Arrivés là, il s’effondre, à mes pieds
« je ne voulais pas, je suis désolé, je t’aime, ne me quitte pas, ne m’en veux pas, reste, je ne suis plus rien si tu n’es plus là »
La soirée alcoolisée. La nuit blanche. Mon amour pour lui. Je prends tout en compte.
Nous sommes tous les deux sur la moquette de la chambre d’hôtel, enlacés, blottis, il s’apaise.
Avec le retour à Paris, le retour des jeudis. Puis des mercredis. Mardis… Finalement, Hervé sort chaque soir. Chaque soir je l’attends. Chaque soir il rentre totalement défait. Parfois à 22h. Souvent à 2h du matin.
Chaque fois je suis éveillé.
Au début je m’endormais. Mais très vite j’ai compris que je ne suis pas apte à l’affronter au sortir du réveil.
Il rentre chaque fois avec l’envie d’en découdre. Je focalise à ses yeux tous ses griefs. Son mal-être.
il me reproche tout et rien. Il m’insulte, crie, hurle, et toujours il s’effondre. Et toujours je l’apaise. Tour le moins j’essaie.
Il sent l’alcool, le foutre, le sexe.
Je n’arrive pas à me défaire de mon besoin de l’en sortir. Je sais que si je ne suis pas là quand il rentre il sera encore plus mal. J’y trouve un compte sans doute. Une utilité d’être là pour lui.
Les jours, les semaines, les mois… c’est improbable comme on s’habitue à tout.
Un jeudi, je décide finalement de retourner dans cette arrière salle. Hervé y est déjà.
Les mêmes sont là. Les bonjours de circonstance. Hervé ne me voit pas. Il est le centre d’attraction de la soirée. L’élection de Miss GayAttittude. Il porte sa couronne, il embrasse à tours de bras les mecs qui s’approchent. Dans un mouvement tellement dénué de sens que j’hésite même à faire la queue avec eux pour voir s’il réagit en m’embrassant, moi.
Je ne reste pas. J’ai vu assez. Assez pour comprendre que sa soirée n’est pas horrible, assez pour intégrer qu’il semble épanoui dans ce moment.
2h du matin, il rentre.
Une énième scène, parce que je ne suis pas couché, et que de facto je le surveille, que je ne lui fais pas confiance.
Je ne dis rien. Je le laisse faire.
Sa rage devient furie. Tout y passe. Les coussins d’abord. Le tapis, la table achetée depuis se retrouve éclatée sur un mur.
Finalement il s’approche de moi. Ses yeux bleu-gris sont rouge-sang.
Je me visualise. Je suis un coussin. Je suis le tapis. Je serai la table.
Je ne dis rien, dépose ses clefs au sol, et ferme la porte. Au loin je l’entend hurler mon nom, ses cris, ses larmes, ses suppliques.
Jamais plus je n’aurai de nouvelle de Hervé.
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3 réflexions sur “Hervé

  1. Etrange de se retrouver personnage de fiction.

    Moi, l’homme aux yeux gris-bleu, dragueur alcoolique et enfoutré, noctambule brisé d’un marais disparu, qui te faisais des scènes après partouze sur un tapis persan et te prenais les pieds, pleurant après avoir jeté un coussin.
    Et toi, attentif m’attendant, il suffisait d’ouvrir tes bras pour tout reconstruire, tu m’aimais à mourir (bis)…

    M’enfin!
    PS: Douze ans après, moi, j’ai de tes nouvelles, tu vois.

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  2. En vérité, c’est étrange de se retrouver: moi ici … moi, ici raconté.
    Moi, l’homme aux yeux bleu-gris, séducteur au verbe haut d’un amas de pédés d’un Marais disparu dans un bar réservé, alcoolique ébréché s’accrochant à tes pieds implorés sur un tapis persan encore tout enfoutré d’un retour de partouze, colérique effondré te faisant des scènes à jeter de coussins.
    Number five.

    En vérité, c’est étrange de se retrouver: toi, là, écrivant (Mais ça devait arriver: je l’attendais!)
    Toi, alerté défaillant, ému attentif et jumeaux putatif m’attendant, sous mon emprise, dans un salon seul à deux heures ou sur un matelas éculé à Jourdain. N’ayant qu’à ouvrir l’espace de tes bras pour tout reconstruire, aimant à mourir (bis) …

    Mais non.
    Notre courte histoire n’est pas que ce que tu en dis: licence (IV) et enjolivations hagiotiques du narrateur.
    Notre histoire … c’est l’histoire d’un amour éternel et banal (Dalida) où chacun (je?) continuait alors qu’il savait qu’il se trompait.

    Tu as bien fait de me dire adieu dans les couloirs du métro Châtelet, même si mes yeux bruns en étaient rougis et que j’ai beaucoup bu par la suite.

    PS: Pour les nouvelles, j’imagine que mon ex, que tu as reçu en ta prairie, t’en a donné. Et qu’elles étaient bonnes.
    XoXo

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